des rives
15 juin 2005



Immobile, se laisser porter. Sur la mer, dont il ressent les moindres mouvements : la respiration lente et profonde qui berce et qui soulève. Ici depuis des heures, peut-être même des jours, et des nuits. Il ne dort pas vraiment, mais il n’est pas réveillé ; tout a revêtu le même poids de sommeil et d’abandon : de brutalité lente, de chaos inépuisable. Un corps à moitié nu, à moitié vivant, étreignant une simple planche de bois, le dernier amant. Son visage reste plongé dans les rainures du ciel, les yeux à demi clos, brûlés. Il y a longtemps de toute manière qu’il ne voit plus : parfois un oiseau fend quelques nuages, et rien ne s’est passé, à peine a-t-il cru qu’on lui dérobait un peu de silence, et c’est tout. Le silence.

Celui de l’océan, qui roule des armées de larmes, les lançant à l’assaut des terres dans un fracas de galop, de piétinement, et d’impatience. Le souffle de la mer, épais, râle d’un sorcier allant au hasard réveiller les astres éteints. A contre ciel, il dérive derrière l’horizon, dans un coin du monde oublié de tous : là, au beau milieu de la mer. Il voudrait parler, se raccrocher à une réalité tangible, et celle des mots lui semble être assez solide, assez puissante pour déjouer la folie : il y a renoncé. L’oubli a englouti chaque lettre, chaque syllabe : perdus. Ses lèvres ont été depuis longtemps effacées par le sel, le vent, les nuits glaciales, et il l’ignore. Là-haut, des jours de feu se succèdent sans logique, et tombent sur lui. Les vagues ne sont jamais les mêmes, interminables, elles brisent le dos à chaque seconde différemment, scandant une avancée, ou un recul, comment savoir ? Le paysage se renverse dans l’instant, tremble et se creuse, et dans l’instant d’après, retombe, encore et encore. Ici, il n’y a rien à quoi se repérer : les étoiles sont toutes identiques dans leur pâleur mouvante, dans leur éclat de cendre et d’encre ; des kilomètres semblent des années, et des années paraissent s’écouler sur des continents sans que rien ne change autour de soi : les couleurs passent, le bleu du ciel est soudain plus vert, moins transparent, on scrute des planètes, on croit apercevoir la mer s’y refléter. Pourtant, ça demeure sans aspérité, creusé par un vide à la hauteur de ce silence assourdissant qui l’entoure. Un vide qui remplit le ciel, et ses yeux.

Ses mains sont étendues, au dessus de sa tête : au début, il avait eu la force d’accrocher ses poignets au bord de la planche avec un peu de ficelle et l’instinct de survie qui lui restaient après la tempête. Il était sûr d’échouer quelque part, déjà il imaginait la suite. Mais il n’échoue que sur la mer, sur chacune de ses lames, l’une après l’autre qui le caressent, ou l’avalent, le recrachent, puis continuant plus loin, le laissent à la merci d’une autre encore. Il ne fait désormais qu’attendre, attendre qu’une vague un peu plus grosse le recouvre, et l’emporte définitivement : qu’on en finisse. Pour le moment, la mer continue de jouer avec lui, ou peut-être est-elle totalement indifférente, elle le croit déjà mort.

Il franchit plus de distance pendant ces heures, ces quelques jours, que durant toute sa vie passée, des Chines par centaines, mais le ressac l’éloigne et le ramène, le tient éloigné des terres comme de la vie, comme du sens même de tout ce qui a un sens. Il n’a plus de corps, il est ce corps ravagé, dont les blessures ne font plus souffrir ; une plaie à l’abandon et à la dérive d’où ne sort aucun son, traversé seulement par des bribes de pensée. La marée n’existe pas au milieu de la mer, il n’y a aucune force, aucune puissance pour commander la fin du mouvement, ou pour le lâcher. Il semble entendre les sirènes parfois, et puis les voix se changent en murmure, en souffle, et l’océan reprend ses soupirs, et les étale.

La rosée infinie du matin a le goût amer du sel ; dans le creux des vagues, il voudrait dormir, respirer une dernière fois, lever ses yeux morts au bleu du ciel, et puis plonger, pénétrer ce corps si désirable à cette heure, ce corps lumineux, atteindre les profondeurs, toucher même peut-être le sol. Etre recouvert du limon poudreux de la vase déposée au fond, comme un tombeau de sable, et d’oubli. Le crépuscule revient, il ne sait pas si c’est l’aube qui arrive, ou si c’est de nouveau la nuit. Il n’a plus peur. Il est parti, maintenant. Il attend que ça cesse. Il a accepté l’idée que rien ne se produise.

Soudain il pleut, il ne sait pas d’où vient l’eau, si elle s’écoule, ou alors remonte. Il ouvre largement la bouche. Il navigue au milieu du torrent, et la mer pour une fois, le traverse de part en part, des nuages jusqu’à la surface, tout n’est que courant, embruns, un fleuve à l’échelle du ciel : ce n’est plus lui qui le parcourt. Il n’a maintenant plus de vêtement, presque plus de peau.

A ses poignets, la douleur est moins grande, il défait les nœuds avec ses dents, la corde cesse peu à peu de serrer, et le sang peut couler : l’épuisement empêche de ressentir vraiment les morsures du sel sur la chair.

La grimace est continuelle sur le visage : un masque plutôt, comme le désir de fuir. Encore une autre vague. A la prochaine, il se sera déjà redressé, juste un mouvement d’épaule pour approcher la bouche de ses poignets en feu. Lentement, les dernières amarres tranchées, éparpillées, sans doute : avalées aussi. Un dernier regard au ciel, ouvrir les yeux, un couteau planté dans chaque pupille. Une autre vague, et celle là, il l’accompagne.

Flotter un peu, et puis, laisser faire la mer.

Froid de neige et d’ambre comme du silex sous la peau et froid du vent sous l’eau, sous les marais transparents d’où s’écoulent des cataractes de lumière. Ce corps enfin offert au désir brisant l’attente : une immensité de bleu plus ouverte que l’horizon. Un corps à posséder, ultimement traversé comme un sexe d’écume et longtemps, le respirer. La nudité de l’océan est sans fin : effleurer des doigts la lascivité de ses hanches qui font tanguer les navires, les caresses des naufrages. Sur les paumes sentir l’air de chaque goutte et ne plus savoir où aller, où mourir : l’espace se confond soudain avec un gouffre de nacre, et tout va pouvoir s’arrêter. Au-dessus de lui, le ciel a disparu, remplacé par des vagues : et en dessous la mer aussi s’est dérobée ; à la place, des crevasses et des rais d’ombre, la chair sans forme d’une beauté de cathédrale.

Il a voyagé le long de milliers d’étoiles, et il a refusé que ce fût toujours les mêmes. Il a croisé dans ses rêves des couleurs de feu dont il a repeint les vagues. Et désormais, il approche ces heures où la mer va s’ouvrir, va l’accepter enfin, c’est sûr, se fendre pour le recueillir, et que cessent le temps, le temps et le dernier mouvement du monde.


arnaud maïsetti - 15 juin 2005

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_Fiction _raconter bien _une vague après l’autre