nulle part où aller
15 juin 2005



C’est un peu comme si je n’avais plus ta gorge entre mes mains. Tu aurais cessé de te débattre. Tout serait calme : on entendrait mon sang battre à mes tempes. La chambre se serait reposée sur elle-même, la chaleur de minuit contre la douceur de l’aube. Voilà. C’est comme si tu ne m’avais pas parlé de ça, et que tu étais allongée contre moi, attendre que le matin se lève, ce ne sera plus long maintenant. Mais. C’est impossible. Je te regarde encore, et tu ne partiras pas. La surface du fleuve est immobile.

Tout à l’heure, tu m’as dit demain tout sera différent et parfait : ne t’inquiète pas : au petit matin l’oubli partout et même sur ta peau. L’odeur de mon corps aura disparu. Tu m’as répété doucement rien n’est grave et rien n’est perdu. Il n’y a pas à s’en faire. Nous avons tant vécu et nous sommes maintenant de part et d’autre du temps ; nous avons tant marché et la route que nous avons prise n’a plus la même couleur. Il faudra accepter de ne plus se frôler, ne plus se parler comme si. Demain quand je me lèverai de ces années d’appartenance je ne serai pas en deuil mais je commencerai à t’oublier. C’est simple. Il n’y a pas à se retourner. Il faut partir. Toi aussi. Je lui prends la main, et lui souris, je ne sais pas quoi faire. Elle se sent encouragée. Elle poursuit : il ne faut pas se sentir coupable de se laisser. Lorsque je franchirai la porte il n’y aura ni faute ni larmes seulement l’envie de partir de recommencer et ne pas se retourner surtout. J’ai appris chacun de mes gestes en toi et désormais il n’est plus question d’être triste ou de ne pas être triste mais de déposer ces gestes à la surface d’autres peaux que la tienne puisqu’en toi ils ne sont plus que de simples mouvements : ils ont cessé de m’appartenir. Ce n’est pas de la cruauté : il est temps de partir. Il y a sûrement des pays qui nous sont interdits des passages que notre innocence n’aura pas la force de traverser et puis il y aura des villes fermées à nos yeux de condamnés à perpétuité. Il faut que tu me regardes encore. Ne jamais perdre cette image.

Quand je serai loin tu seras encore ici. Je sais. J’ai longtemps hésité mais je ne survivrai pas à une nouvelle jetée d’ancre. Il me faut d’autres horizons, et par centaines les embrasser d’un coup d’œil, et les dépasser. Je voyagerai vide, sans bagage dans la soute. Je sens déjà l’eau qui bat contre l’étrave de mon navire. Je sens déjà la fatigue à mes pieds, et le sang ; marcher pieds nus, quand il n’y a que des cailloux sur le sol. Je sens déjà que rien ne sera jamais assez loin. Salibia, Berakua, Nassau, Eleuthera, et puis Erevan, les plaines du Henan, l’eau salée du Lagoda, les terres brûlées d’Aden.

J’imagine déjà qu’ailleurs la solitude loin de toi n’aura pas de prix ; je sais aussi que je te regretterai et cette pensée justifiera ce que je te dis ce soir. Je m’en vais. Dans une chambre d’hôtel comme celle-là, la dernière pensée du soir sera pour toi, tous les jours jusqu’au dernier soir, et même contre la sueur d’un autre : la dernière pensée pour ces regrets, la joie intense de les avoir provoqués et vaincus. Ne me juge pas.

Elle pose sa main sur ma nuque quand elle dit ça. Lentement la serrer contre moi, et lui dire combien c’est incompréhensible et stupide ; en reparler demain, lorsque la nuit aura effacé la fatigue et les mots. Je n’y crois pas une seconde, et elle le sait. Elle se lève pour terminer ses bagages. Je ne bouge pas, j’attends un siècle qu’elle finisse. Elle se rassoit à côté de moi sur le lit. Lentement de nouveau la serrer contre moi. Ses bras se laissent faire cette fois, elle s’abandonne. Ça n’a pas duré longtemps, je n’avais pas la force de crier, tout s’est passé vite.

Chair contre chair tendues face au désir, l’étreindre comme un dernier voyage de ma peau à la sienne, de mes doigts caressant ses épaules, jusqu’à boire du bout des ongles un peu de son sang. Sentir que la respiration s’élance, voudrait une dernière fois arracher mon corps enlacé à elle jusqu’aux moindres pores de sa peau. Ses lèvres cherchent l’air, ses dents s’enfoncent dans mon cou. Et puis le temps s’impatiente. Quelques minutes passent. Quelques heures.

Le jour se lève maintenant, tu es encore allongée, tu ne dors pas. Tu ne bouges pas.

La Moskova, les plaines gelées de Katan, je longerai d’autres fleuves, le Yuna : cracher à la surface de l’eau.

Je pars, je ne me retournerai plus.


arnaud maïsetti - 15 juin 2005

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