Autre Savoir | parler pour les siècles
11 mars 2016




En mémoire et hommage à la glorieuse Histoire du cinématographe par Robinson


1908. On est si loin.

En ce temps-là, à cet endroit du monde, il n’y a pas de carte qui pourrait désigner là où on est : les cartes qui montrent où s’arrêtent les terres, les mers, les forêts n’existent pas ici. On ne sait pas si derrière la forêt, on trouvera une montagne, une mer, d’autres forêts, ou rien peut-être. Des cartes existent seulement pour les lieux d’où l’on vient : et ces lieux ne servent plus à rien devant ce désert qu’est le monde à chaque pas lancé devant soi qui jettent le corps dans l’aventure la plus absolue, la solitude du Vieux Monde.

Oui, ici, c’est au sud du monde : on est tellement loin. Mais comment savoir où : on ne possède aucune carte.

L’Afrique touche ici le bord du monde : ici, on peut difficilement aller plus au sud sans tomber dans la mer.

C’est jusque là que Rudolph Pöch est venu. Il est venu pour la seule raison que c’était le plus loin possible du monde. Il a emmené avec lui d’immenses machines qu’il est bien le seul ici à savoir comment elles fonctionnent et pour quoi. Mais est-ce qu’il sait seulement pour quoi ?

Les hommes autour n’ont pas de vêtements, et ce n’est pas seulement à cause du soleil ou des forêts : c’est pur mystère. C’est comme la langue qu’ils parlent : pur mystère. Pour l’Allemand qui connait des dizaines de langue, cette langue est seulement tissée de cris ou de chants : et la langue de Goethe en lui ne sert à rien ; il se demande si pour ces hommes nus et magnifiques, la langue de Goethe est aussi un cri ou un chant.

1908, on est dans le Bush. Rudolph Pöch a approché ces hommes et ces femmes nus. Il s’est laissé touché par les mains de ces hommes et de ces femmes ; il a regardé leur peau et voulu comprendre leur chants et leur cris. Il savait bien qu’on ne le croirait pas quand il reviendrait au pays.

Alors il a posé la machine sur le sol. Comment s’est-il fait comprendre ? Avec des gestes et des cris, et des sourires, et peut-être avec les fusils ?

L’homme nu s’appelle Kubi. C’est ce que Rudolph Pöch a compris : les autres l’appellent Kubi, et Kubi semble être le Shaman, le Guerrier, le Prince. Rudolph Pöch demande à Kubi de s’assoir devant la machine, et de parler.

La langue qu’il parle est inouïe. Aujourd’hui, les savants la nomment Tsu-Khwe.

Pendant un peu plus de trois minutes, Kubi parle. Rudolph lui a sans doute demander de faire des gestes aussi : ou est-ce Kubi, librement lâché dans sa parole qui lâche aussi librement ses bras. Il est évidemment magnifique, d’évidence et de présence.

Pendant un peu plus de trois minutes, il dit des mots inouïs pour les hommes que nous sommes, il parle penché sur le cylindre Edison que Pöch a posé devant son visage - et qui semble être là pour conduire les mots jusqu’au fond du cylindre, et traverser le temps.

C’est trois minutes, un peu plus.

Pöch reviendra en Allemagne : il dira qu’il a vu des hommes nus tout au sud du Monde et évidemment on ne le croira pas. Il montrera les images, il fera entendre les voix. Le Vieux-Monde comme Saint-Thomas plongera les mains dans ces plaies : la voix de Kubi et son visage du fond des âges qui lancent les mots inouïs.

Les hommes qui accomplissent les premiers gestes, le savent-ils ? Pour la première fois, l’image et la voix d’un homme étaient déposées en même temps pour les siècles des siècles. Kubi est le premier homme éternel. Et Pöch, Shaman de l’image et des voix, restera invisiblement celui qui derrière le phonogramme regarde l’éternité nue apparaître devant lui et parler la langue des ancêtres du monde.


arnaud maïsetti - 11 mars 2016

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