le projet
1er juillet 2006




On n’écrit jamais d’histoire qui ne soit pas confrontation avec sa prétention allégorique. A moins d’en faire l’histoire vile de sa « petite affaire privée ». La matière de l’écriture n’est pas celle dont est tissée notre frustration. Mais davantage celle d’un désir. Nous voulons ici faire de l’histoire racontée le lieu des devenirs vécus – ou pas.

Une histoire, ce n’est pas fait pour commencer – plutôt pour arriver. Elle arrive à quelqu’un au hasard, au milieu de centaines ; avant et après davantage. Elle arrive, simplement ; on ne peut pas lutter. On ne la voit même pas – mais quand arrive le temps de raconter, il n’existe qu’elle – je n’ai pas d’autre langue qu’elle. En dehors, rien n’a de sens. Et tout commence. Mais ce n’est pas l’histoire qui commence, non. Plutôt la nécessité en moi de lui trouver un commencement qui puisse rendre gorge à tout – épuiser le sens. L’histoire, on la porte tous sur nos visages, dans nos mains. On en fait des livres – on ne sait pas faire autrement. En elle se fait l’apprentissage du temps. L’apprentissage de l’oubli.

Parler d’histoire c’est dire le moment où le temps vécu devient du temps raconté – dire comment l’expérience devient le témoignage de ce temps inéprouvé qui sépare l’instant vécu, du moment transmis. Alors, l’histoire n’a que faire de pactes de fiction, de serments de vérité (même fausse (sic)), d’excuses qui prennent la forme des justifications d’impuissance.
L’histoire, c’est le mouvement que la langue impose pour se dégager de la vie. Et c’est le même mouvement qui permet d’y plonger – lieu où se superposent l’instant et la durée ; le temps mental, le seul qui compte.
Si la nuit on lève les yeux au ciel, la lumière des étoiles mortes n’est pas différente de celle des étoiles encore jeunes. A travers l’espace, le trajet du temps nous apporte une lumière dont la source est éteinte. Voilà l’histoire. Le temps que dure le temps. Voilà les histoires que l’on raconte – les lumières qui se propagent pour mesurer le temps passé à se raconter les histoires. Aujourd’hui. Les étoiles mortes n’envoient plus de lumière – et ce sont les lumières mortes qui éclairent nos pas jusqu’à ce que la nuit prenne la forme de l’oubli. Longtemps l’histoire a raconté plus que cette appartenance : elle enveloppait l’imaginaire dans le désir ; la fiction n’était pas encore une catégorie du discours. Maintenant, prisonnière d’un monde qui n’attend d’elle que sa réalisation, l’histoire n’est qu’un décompte à rebours qui n’en finit pas de repousser sa date de péremption.

Transformées peu à peu en réservoirs à commémoration, les histoires qu’on raconte désormais sont celles des visages et des mains fermés sur les évidences creuses d’une appartenance abjecte : mon histoire enfermée – exhibée ; mon histoire exemplaire. Mon histoire à moi. Je. Ces blogs de conscience qui deviennent du réel, qui deviennent l’histoire en marche des fictions vraies. On raconte les histoires inventées, on vit les histoires qu’on nous raconte. Abjectes et informes, les histoires aujourd’hui voudraient commencer le temps ; elles ne font que bégayer inlassables la tautologie du moi-je.

Alors se désintéresser de l’histoire. Non. L’inventer à nouveau. Mais pourquoi faire. Pour en faire quoi. Son appropriation est partout grotesque et stérile. « Un impouvoir à cristalliser inconsciemment, le point rompu de l’automatisme à quelque degré que ce soit. » (Artaud)

Ce qui nous est donné, partout, tout le temps, ce n’est pas le récit – mais la faille immense qui l’interrompt, qui l’empêche : la résistance forcenée de la vie à ne pas se livrer comme une histoire qui commence.

Pour nous qui n’avons pas encore abandonné l’idée de raconter quelque chose qui soit le monde, (« Pour ma part, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous. » Koltès), voilà les histoires.

Ici.

Et même si je ne sais pas l’histoire. Je ne sais ni la mienne, ni celle qui date les calendriers, ni même celle que je raconte. Ce n’est pas la mienne. Du moins, est-ce le monde qui nous appartient à tous. Alors voici. Les rencontres que ces histoires racontent ont eu lieu. Voici ce lieu. J’ai parfois cru en leur mensonge. S’il ne saurait y avoir de temps vécu que de temps raconté, voilà des histoires qui ne voudraient pas qu’on les raconte – mais qui se passent. Elles n’ont de commencement qu’au terme de leur parcours. Parce qu’en leur terme voudrait s’éteindre l’histoire qui arrive, pour celle qui se passe.


arnaud maïsetti - 1er juillet 2006

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