La Mancha (avec J. Liron) | Nuit Myrtide
21 mars 2009


Texte depuis des photogrammes du plasticien Jérémy Liron

Parution mars 2009 : voir sur le blog de la collection


La Mancha, notes et brouillons

Au fond de la pièce, galerie Gounaud où Jérémy m’a invité à assister à la lecture de son texte Le livre l’immeuble le tableau, c’est le film que je vois d’abord – ou plutôt l’écran : il y a les toiles au mur, mais être happé par le film ; écrire depuis cette vision là ; ce que le défilement des images produit sur l’espace qui l’entoure.

Le cadre : c’est d’abord celui de cet écran où défile les images du film, c’est aussi celui de la fenêtre d’où les images sont prises, c’est aussi celui de l’ordinateur où j’écris, c’est aussi celui de la fenêtre par laquelle j’écris, puisque je n’écrirai ce texte que dans le train. De la conjonction de ces fenêtres, restera peut-être celle par laquelle, dans laquelle on lira le texte.

M’imposer cela : le cadre, qu’il se superpose à une saisie du temps. Pour « où que je sois encore…, le dispositif encore : la fenêtre de la chambre ouverte sur la rue, les bruits et les lumières de la ville (et dans le temps continu d’une seule nuit). Ce qui change : ce serait simplement le renversement des vitesses – c’est ici depuis une position mobile désormais qu’il faudra saisir l’immobilité du monde au-dehors.

Refus absolu (et partagé avec Jérémy) de l’illustration ou du commentaire. Refus aussi de fictionnaliser (d’agencer dans un récit en surplomb) l’image. Envie de retrouver son geste, simplement, de refaire le chemin à rebours de l’enregistrement par Jérémy : lui qui filme le passage de la mancha, et moi qui voudrais écrire cette mancha filmée (au passage). Que le titre du livre soit la mancha, et ce qui sera nommé sera au moins autant le geste de JL. que celui qui aura voulu le reproduire, en nommant en retour cette terre.

Les photos prises (mais à qui ?) : je chercherai. Pas au niveau de la duplicité du mot, mais précisément dans ce qui se joue dans le geste photographique, de mise à mort du monde par cette recréation dans le cadre qui lui donne aussi, par bien des aspects, naissance. Tentative d’enregistrement du monde – pour en vérifier sa validité. Données palpables du réel qui s’effrite sous les doigts en passant.

Le temps : me faut une rigueur du temps pour que le cadre ne soit pas arbitraire, mais justifié. Sinon, impossible à commencer. Décision prise en amont de l’écriture pour régler le dispositif (ce sera la seule) : que le texte commence dans le départ du train, qu’il s’arrête avec l’arrêt du train. Durée continue, là aussi. Qu’en somme, il y ait jeu (mécanique) entre ma position et celle de JL. – qu’il y ait superposition des démarches (sans confusion).

Emporter (même en rêve) avec soi quelques livres pour la traversée : Michaux, Passage, pour les aventures de lignes ; Rimbaud, Enfance IV, cette clausule (« la fin du monde, en avançant ») qu’avait repris Bergounioux en enlevant la virgule pour intituler son recueil d’essais : et que le geste désiré soit celui-là qui arracherait la virgule entre la fin du monde et en avançant ; Deleuze, Images temps, parce je ne saurais m’affranchir d’une étude de l’image dans son articulation (ou dans sa désarticulation) avec l’espace, le temps, le sujet qui le regarde. Rêve d’un texte temps, surtout. Et puis, bien sûr, Don Quichotte.

Don Quichotte. Retrouver ce que disait Jean Delabroy sur la chalance du chevalier (ce mot qu’il forme pour nommer le contraire de la nonchalance), la puissance de disponibilité de DQ à ce qui passe, aux histoires qui se racontent (Marcelle et Chrysostome comme modèle). Alors, nous, passant sur ces terres, et ne rencontrant rien que la faible résistance du vent, dans la vitesse qui règle le rythme de ce monde désormais, ce qu’on retrouve de Don Quichotte, ce serait justement cela : le fait qu’on ne le voit pas. Si DQ a une leçon pour moi aujourd’hui (et il en a à chaque époque, et pour chacun), ce serait celle-là : la douleur d’un monde qui ne se retrouve pas tel qu’en lui même, mais qui s’éprouve si durement dans la chair. Partant à la vérification du monde, après l’avoir abondamment lu, c’est toujours autre chose que lui qu’il rencontre. Ainsi, lisant les images que JL. me donne, ce que je vois informe bien plus mon propre rapport à cette douleur (ne pas reconnaître le monde), qu’il ne me donne à voir la mancha dans son étendue physique.

N’écrire que dans le train, avec les images devant les yeux : essayer de trouver le rythme de ces images à travers celui du train. En fait : ne pas écrire les images, mais leur rythme.

Chercher ce qui a motivé, chez JL., la sélection de ces images précisément, ponction de ces dizaines au milieu du film. Impasse, peut-être. Et pourtant : je sais bien que telle image ne vaut que dans celle qui la suit, le décrochage qui la fait naître sur l’écran : cette différence de potentiel dont il faudra parler, et approcher le code. Écrire entre les images. Ou plutôt : que l’écriture soit entre les images, ce qui conduit l’une à l’autre. Dès lors, cette évidence : que la position que je cherche par rapport au cadre soit celle là, entre.

Le noir et blanc : ce qui à la fois neutralise le temps (la date), et l’espace (aplanit les profondeurs du champ). Et le grain utilisé sur l’image : combien il donne de relief et d’intensité à chaque photo. L’équivalent de ce grain (qu’au toucher il puisse être ressenti comme consubstantiel de l’image) dans l’écriture : ici aussi, travailler entre (les mots, les lettres même)

Plus je regarde ces images, plus ce qui me frappe est l’abstraction qui les rend littéralement inépuisables, toujours neuves et sensibles. Non pas vraiment Rorschach et ses taches d’encre, abstraction qui donne l’idée d’une figure, mais forme sans figuration possible parce que la vitesse est là pour empêcher que toute silhouette se détache, et persiste. Des formes donc, des aplats de couleur. Ce serai du Rothko, en noir et gris.

Cette phrase que JL. me dit, en partant (la seule ou presque concernant le film) : « on ne voit que des souvenirs ». Défilement si rapide des poteaux télégraphiques qui s’effacent à mesure qu’ils apparaissent. Ce qu’on voit, à défaut de souvenir (en amont), serait plutôt à mes yeux un effacement produit (en aval). Et dans la circulation de ces deux idées contradictoires, naît sans doute ce qu’on nomme obsession – que Dali appelle Paranoïa Critique. Prendre le parti de la méthode de la paranoïa contre tout le reste.

Que tout cela engage avant tout une manière d’appréhender le réel : non pas seulement des images prises – que tout cela m’engage dans un rapport politique au réel. Qu’à ces questions de vitesse, de cadre, de temps, d’interprétation délirantes de l’image répondent une exigence de ponctionner au monde qui passe sa part la plus résistante, la moins docile. Qu’au risque de l’écriture à la fois non-fictionnelle et non-narrative, il reste des prises où se saisir de ce qui passe en tant que passage précisément. Ne rien fixer que des vertiges.

arnaud maïsetti - 21 mars 2009

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