la tombe de Jean Genet
14 avril 2016


Mais si je ne sais rien de précis sur la Mort
D’avoir tant parlé d’elle et sur le mode grave
Elle doit vivre en moi pour surgir sans effort
Au moindre de mes mots s’écouler de ma bave.

Jean Genet, Le Condamné à mort

Je marchais vers la tombe de Jean Genet : je la savais seule au milieu d’un champ, tout au bord de la mer et tournée vers la Mecque, c’est tout. Je marchais vers la tombe de Jean Genet sans raison et sans peine ; je voulais seulement arriver avant le soleil, je veux dire : avant la nuit.

J’ai de mes rêves une image toujours floue et sans contour, une impression de perte calme contre laquelle je ne peux rien. Je les oublie rapidement. De mes terreurs nocturnes, je garde au contraire des émotions précises : au milieu de la nuit, elles me tiennent chaud, en éveil, aux aguets. Mais le matin, j’ai tout perdu.

Un guide était là soudain, nous marchions vers la mer et nous étions proches maintenant, la mer grandissait à vue d’œil. Nous arrivons enfin sur le rivage. Le guide tend la main devant lui et désigne une vague au hasard : c’est là. La tombe de Jean Genet était donc recouverte par la mer et le soleil tombait.

Mes rêves n’ont pas de récit ni de milieu : évidemment pas de début. Quand j’en garde quelques images, elles n’évoquent jamais rien de ma vie, semblent souvent sans rapport aucun avec le rêveur. Parfois reviennent des phrases, parfaites dans le rêve, qui au réveil évidemment me paraissent sans consistance, dépourvues du nerf impeccable qu’elles semblaient posséder là-bas. Parfois (c’est de plus en plus rare) l’émotion évidente de savoir jouer d’un instrument : j’excelle au piano, moi qui ne sais poser qu’une main maladroite sur le clavier. Et puis souvent j’ai peur.

Il fallait donc plonger. Je plongeais. La tombe de Jean Genet était là, blanche et longue, une sorte de lit, avec à l’étrave comme une proue qui jaillissait. Aucune inscription, aucune fleur. Je tâchais de rester là, battant des bras et des jambes, respiration tenue, apnée que j’aurais voulu garder encore et encore : au moment de remonter, à bout de force, de souffle, de vie, je remarque un manuscrit intact sur la gauche de la stèle. Je plonge dans un dernier effort, et aperçois le titre seulement : Éloge de mon fils. Je remonte.

Quand le rêve prend fin, je cherche évidemment quelque part où se trouve la tombe de Jean Genet. Je découvre qu’elle se situe réellement au bord de la mer, au Maroc. Sans doute je devais le savoir : je l’avais oublié. Heureusement que les rêves sont là pour nous rappeler les évidences sublimes. J’apprends qu’elle est en surplomb d’une prison et d’un ancien bordel. J’apprends qu’elle fut longtemps entretenue par une bergère et ses chèvres. Rien sur le manuscrit englouti.

Je me souviens de la tombe de Jean Genet. La découpe de la pierre. J’ai touché sa pierre et nagé au-dessus du cadavre en décomposition de Jean-Genet. Je ne l’oublierai pas. La veille, j’avais fait un détour par le port et la lumière s’effondrait sur ma fatigue. Est-ce là que j’arrachais pour le rêve sa fable, son appel ? La journée commencerait avec cette image : une image qui n’avait aucun secret ni aucune signification. Elle était dans l’évidence, son propre mystère. Elle était le contraire du deuil. Elle était l’envers manifeste du deuil.

La tombe de Jean Genet engloutie par la mer, qui d’autres la verra que moi ? Qui pour en raconter un jour la lumineuse force, la tranquille beauté ?

Je ne connais rien d’elle, on dit que sa beauté
Use l’éternité par son pouvoir magique
Mais ce pur mouvement éclate de ratés
Et trahit les secrets d’un désordre tragique.

JG


arnaud maïsetti - 14 avril 2016

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