noms de ville : le nom
31 mai 2016




Mais si ces noms absorbèrent à tout jamais l’image que j’avais de ces villes, ce ne fut qu’en la transformant, qu’en soumettant sa réapparition en moi à leurs lois propres ; ils eurent ainsi pour conséquence de la rendre plus belle, mais aussi plus différente de ce que les villes de Normandie ou de Toscane pouvaient être en réalité, et, en accroissant les joies arbitraires de mon imagination, d’aggraver la déception future de mes voyages. Ils exaltèrent l’idée que je me faisais de certains lieux de la terre, en les faisant plus particuliers, par conséquent plus réels. Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître.

Marcel Proust, Noms de Pays : le nom.


Du nom des villes, et comment leur présence réelle, quand elle se dresse en toutes lettres, fait lever aussi la brutalité du retour. Marseille s’étale de tout son long vers la mer et du côté des collines du nord, au pied des quartiers qui n’ont pas droit de cité – lettres découpées à même la ville, comme sur les panneaux on indique vous êtes ici, sans qu’on sache qui est cet ici, ni ce vous : sauf que cela désigne simplement l’endroit découpé par votre ombre affalée sous votre corps.

Des villes par dizaines : égrener leur nom ne suffirait pas à les dire, ni dire qu’on les a vues entièrement. Seulement y être passé, y avoir déposé à leur surface une part de son ombre et être parti : Paris, Toronto, Niagara Falls, Québec, Montréal (et toutes celles traversées en train). Paris encore. Marseille enfin. Villes qui ne sont plus que des territoires, des points sur la carte. Villes dont il faudrait accepter qu’elles continuent de se produire en dehors de nous.

Villes sans échelle – immenses : hautes – des Lacs, villes allongées le long du Fleuve quand il se resserre, qui viennent chercher là le repos des grands espaces dispersés ; villes qui seraient des cimetières de villes, villes qui se lèvent sur quelques dizaines de mètres sur les villes enfouies : ou qui repoussent les fleuves et la mer parce qu’elles gagnent sur le large les désirs de ne pas s’en tenir là. Villes qui sont des langues, et qu’elles parlent encore en soi, dans les rêves (cette nuit de nouveau).

Des continents aussi, qui obéissent à d’autres heures : quand il fait nuit ici, le jour est encore haut là-bas ; on peut bien avancer toutes sortes de preuve, ou prétendre que la terre est ronde et qu’elle tourne, que c’est une loi du ciel, moi je sais bien que c’est parce que là-bas le jour est plus neuf, qu’il est toujours plus tôt là-bas, que notre monde si vieux de ce bord-ci du réel se couche épuisé de sa propre fatigue tandis que le soir est encore plein de lumière dans le monde nouveau.

Le nom des villes n’est pas le charme qui endort : au contraire. Il lève tant de désirs. Comme par exemple d’y retourner. Le nom des villes là-bas, qu’on prononce si mal. Une nuit après l’autre, j’approche de la nuit où je n’entendrai plus les langues de là-bas dans mes rêves : en attendant, dans la brûlure de ces noms de villes, il faut bien marcher dans celle-ci, et songer aux heures qu’il fait là-bas.


arnaud maïsetti - 31 mai 2016

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