l’axe manquant de la ville
2 juin 2016



Puisqu’on ne revient pas. Ici, les trois dernières images emportées de Montréal avant de partir : un immeuble arraché à un autre, qui laisse voir la suture des vies – imaginer dans le noir que des familles entières ici vivaient, dormaient, criaient. Mais non, pas pour cette raison que devant cette immeuble, je suis resté un peu : plutôt à cause de cette marque sur le côté des choses, la cicatrice de la ville qui ne se guérit pas.

Derrière les voitures passaient dans le soir.

Ce qu’on emporte dans nos trajets est l’arrachement même, à notre retour, qui dure un peu. Le temps que s’oublient les décalages horaires (ils s’oublient bien trop vite) ; le temps de reprendre possession de ses habitudes : ici, les murs de la ville noircis de colère de Marseille. Mais sur l’immeuble en face, on a repeint de beige les hurlements de lettres illisibles. Je n’ai pas pris cette image, pourquoi ? Mais j’ai pris à mon passage le coin de ville de Montréal, qui pivote sur son axe manquant.

De Montréal, il faudra revenir déposer les images, de Québec et de Toronto, de Niagara Falls aussi : pour mesurer comme cette immeuble manquant la trace que cela fait, de partir. Non pour le regret, ou la nostalgie : mais parce que dans ces villes là-bas qui me sont l’image du monde, son saccage aussi, l’histoire possible si seulement, dort (rêve peut-être) une part de ce monde-ci toujours assoupi.

Dans les départs, il y a les retours, qui sont d’autres promesses. "La vieillesse est un renoncement" a lâché le type dans le café hier. C’est à ça qu’on reconnaît la vie encore : qu’on part et qu’on revient, et qu’on est encore prêt à en découdre, peut-être.

Qu’on ne renonce pas, pas encore.

arnaud maïsetti - 2 juin 2016

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