La Ville écrite | flânage interdit
4 juin 2016


pour Benoît Melançon


« Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde. »

Charles Baudelaire, Le Peintre de la vie moderne [1]

Québec, la ville : sur les bâtiments publics, l’indication « flânage interdit » – évidemment, on s’arrête. Avec le mot flâner viennent les silhouettes de Baudelaire, de W. Benjamin : c’est la ville consentie à notre liberté, on marche sur elle sans but, on va en elle, on est le désœuvrement même : c’est l’invention de la modernité et de la ville comme immensité, c’est l’absence d’avoir un but, c’est simplement aller pour cette raison seule, d’aller sans d’autre but. « User de son temps sans but », dit Littré, qui ignore l’origine du mot : « Pourtant on a proposé l’islandais flanni, "libertin". Le normand a flanier," avare". »

Ici, on sanctionne donc le flânage : la langue d’ici, toujours si multiple dans ses inventions, a puisé dans le mot flâner ce substantif plus désœuvré encore que flânerie, et qui à l’oreille tendue pourrait sembler plus désirable : flânage. Mais le flânage n’est pas la flânerie. Du féminin au masculin, on bascule de la promenade curieuse au délit de la misère. D’un mot à l’autre : ici, on punit ceux qui dans les rues sont sans toit et cherchent un abri sous les porches des grands bâtiments, mendient quelques sous, et chaque jour tâchent de survivre au soir.

Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour ; en fait c’est déjà pour trouver preneur. Dans ce stade mitoyen où elle a encore des mécènes, mais où elle commence déjà à se plier aux exigences du marché (en l’espèce du feuilleton), elle forme la bohème. A l’indétermination de sa position économique correspond l’ambiguïté de sa fonction politique. Celle-ci se manifeste très évidemment dans les figures de conspirateurs professionnels, qui se recrutent dans la bohème. Blanqui est le représentant le plus remarquable de cette catégorie.

Walter Benjamin, « Baudelaire ou les rues de Paris », dans Paris, capitale du XIXe siècle [2]

Baudelaire, Blanqui, Benjamin (Bataille, pour la destruction du but) (et Blanchot pour le désœuvrement) – dans nos errances, on voudrait rejoindre leurs ombres, on voudrait glisser la nôtre sous elles : et nos ombres sont errantes dans l’espace judiciarisé qu’est devenue la ville, ces croisements de rues qui ne sont plus que des lois, rues légiférées pour la pacification triste de nos vies qui réclament l’hostilité de la joie – là, on est sans recours ou presque. La langue descelle l’autorité qui nous dépossède de nos villes, de nos vies : ici, flâner serait donc un délit. Reste à conspirer avec les armes de la langue – flânage, refuser la ville si elle n’est plus que des axes de circulation qui ventilent, dispersent (y a rien à voir), mais la traquer, ou l’inventer s’il le faut, dans l’arrêt plutôt que le flux, le geste plutôt que le but, le dehors partout où nous sommes.


arnaud maïsetti - 4 juin 2016

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arnaud maïsetti | carnets




[1III - L’artiste, homme du monde, homme des foules et enfant

[2Exposé » de 1939 écrit directement en français, dont le texte est disponible dans les classiques de l’UQAC.

par le milieu

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