la peur du roi
30 juin 2006


Il était une fois enfin avant les siècles des siècles harcelés par l’histoire, un rivage inconnu, une mer débordée par les terres fabuleuses d’un royaume. Ce royaume avait un nom emporté aujourd’hui comme tout ce qui eût un nom et jamais d’histoire. Un roi rendait la justice. Il enfantait des enfants à chacune des femmes de ses terres – ainsi, chaque fils du royaume en était le prince.

Une des filles de ce roi avait en elle moins de peur et davantage de folie que tous – et voulut à son tour donner un dernier fils à ce père qui allait mourir. La fille venait d’avoir quinze ans. Devenu aveugle, le roi n’apparaissait plus à son peuple. Il avait désormais peur d’une force inconnue, un sentiment le rongeait, persuadé qu’une menace sourde et puissante planait sur lui sans qu’il sache vraiment laquelle – et sans qu’il puisse la combattre.

Le roi était si vieux. Il attendait la mort.

Un jour, il demanda à ses proches serviteurs de se retirer, puis s’en alla dans sa chambre. Il désirait être seul. Sa chambre était vide, et avant de s’allonger sur le lit, il tourna la tête vers la lumière. Il sentit un peu de chaleur sur son visage, mais la nuit était totale. Ses larmes lui brûlèrent les yeux à nouveau. La peur grandissait. Il s’allongea sur le lit.

Le roi dormait maintenant et dans ses rêves, il n’attendait plus la mort, mais une dernière femme pour un autre fils encore, un dernier fils auprès duquel mourir – et la menace étrangement semblait si puissamment liée à ce rêve. La mort n’arrivait pas. Elle n’eût pas peur.

Personne ne la vit entrer dans le palais. L’enfant trouva facilement la chambre du roi. Quand elle entra, c’est la grandeur du lieu qui l’impressionna d’abord, une grandeur qu’accentuait le vide de la pièce. Le lit au milieu de la chambre s’élevait jusqu’au plafond. Les murs étaient nus. La pierre blanche recouvrait les parois.

D’immenses dalles tapissaient le sol, dalles grises et noires qui jadis avaient dû être d’ivoire, et même d’argent – mais la couleur de la terre s’était emparée de la chambre avec les années. Elle voyait le roi pour la première fois. Son corps, statuaire immobile de pierres aux allures de gisants, reposait dans l’immense lit à baldaquin ceint de larges rideaux rouges.

La fenêtre ouverte voulait laisser entrer l’air qui demeurait à l’extérieur immobile, pesant et chargé. Le corps du roi enfoncé dans le lit respirait si fort que le souffle remplissait la salle, les murs résonnaient de son écho froid et pénible. Ses mains gigantesques sur la poitrine se soulevaient par à coup. Sur le seuil, l’enfant n’eut pas peur, mais prit le temps d’ôter ses chaussures afin de ne pas éveiller le roi.

Sur la pointe de ses pieds nus, elle s’approcha. On eût dit qu’elle traversât la pièce sans toucher le sol. Lentement la jeune fille s’assit sur le bord du lit, et longuement regarda le roi, accordant sa respiration à celle du vieillard. Le jour plein et sacré se couchait de tout son long dehors, il tombait sur chaque homme et chaque conscience en était éclairé comme d’un devoir auquel il eût été impossible de manquer – on travaillait dans les champs, creusait des trous, bâtissait des remparts. Le lendemain se préparait avec espoir.

La terre n’était pas finie, des mers par centaines attendaient qu’on les traversât. Près du lit, elle demeura ainsi sans bouger à regarder le roi respirer, les plis de son cou se tendre, les lèvres se serrer parfois, et d’elles s’écoulaient des gouttes de sang que le rêve dans sa colère dérobait ultimement au roi.

Ses dents mordaient la peau des lèvres avec fureur. La peur à nouveau l’avait envahi. Il tremblait. La jeune fille avec sa main effaça le sang, et calma le rêve par quelques caresses sur le front. Le roi se réveilla à demi. Sans qu’il dise un mot, elle comprit qu’il avait soif.

Elle lui versa de l’eau, une goutte après l’autre dans sa gorge comme à un enfant, puis posa sur son front brûlant des bandelettes humides. Il respirait mal. Elle se pencha au dessus de son visage pour lui lisser les cheveux ainsi qu’il aimait autrefois, selon la légende, et lentement sur les lèvres écorchées du roi, les yeux clos, elle lui déposa un baiser. Le roi se réveilla dans un crachat.

Il étouffait. La prit contre lui, car il avait peur. La peur établissait désormais son empire sur tout son corps, et la fin s’annonçait proche où la peur s’en irait tirant à elle les dernières forces du roi. Elle ferma les yeux. Et se coucha sur lui longtemps. Le roi n’eût plus peur, car la peur s’enfuit avec le désir, se déroba sans cri sous le ventre de la jeune fille en filets de sang noirs – et c’est en elle qu’il mourut dans un souffle, le souffle partagé des corps, le même souffle, l’un arraché, l’autre emporté. Elle se rhabilla et sortit vite pour ne pas qu’on la vît. Mais dans sa précipitation, elle laissa ses chaussures.

Le lendemain la nouvelle parcourait le royaume. La surprise et la tristesse avaient immédiatement été voilées par la colère. On voulait savoir qui avait osé profané dans les derniers moments le lit du roi – on voulait savoir surtout qui il avait désigné pour sa succession. Une fille s’avança, pieds nus. L’enfant était si jeune. Elle raconta le souffle.

On regarda son ventre qui portait l’héritier. On la crut – et l’enferma. Dans ce cachot, seule, elle donna naissance au dernier fils du roi.

Malgré les ordres, les gardes jamais n’osèrent toucher l’ultime prince, égorger le dernier désir du souverain, profaner sa mémoire. Dehors, on fit la guerre pendant toutes les années, tandis qu’elle apprenait à son fils à dormir, à lisser les cheveux, attendre la mort, et ne pas avoir peur, ni soif, et regarder la lumière par la petite lucarne, et mordre, respirer doucement, entrer dans son corps.

Les années passèrent sur les années oubliées, et les guerres se poursuivaient sans qu’on se rappelât la raison. Dans une petite cellule, deux enfants lentement dormaient, et ne se réveillaient plus. Ils emmenaient avec eux la dernière peur du roi. On les enterra ensemble.

La paix ne fut jamais signée.


arnaud maïsetti - 30 juin 2006

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