foules du présent, images de ces jours
30 juillet 2016


Une foule immense, compacte, silencieuse, s’était levée, peut-être un matin, un soir : on ne savait pas. Quand on passait auprès d’elle, on cherchait à y tirer une leçon : il n’y en avait pas. C’était peut-être cela, la leçon : foule qui était, de ces semaines, l’image parfaite, terrible et calme sous le jour. Immense, compacte, et silencieuse, et qui ne réclamait rien que d’être ici, foule sous le jour, commune appartenance au désir de commune.

De loin, on avait l’impression que la foule regardait d’un même mouvement vers la même direction, qu’elle communiait d’une même foi dans un même geste : mais on se trompait. Quand on approchait, on voyait bien qu’aucune de ces silhouettes ne se ressemblait vraiment, que chacune se tournait dans un angle singulier, unique : qu’ensemble ces angles formaient sans doute une totalité, mais que toutes conservaient une singularité absolue. C’était la beauté manifeste de cette foule : leur solitude partagée d’une même tranquille force, d’une douceur que rien ne pouvait réduire, une résistance à la fusion dans ce commun tenu de toute leur hauteur.

On éprouvait une tendresse plus vive encore pour ceux qui, plus fragiles et mélancoliques, participaient de la foule minusculement, à leur échelle d’être, avec leur force à eux, dérisoire et pourtant intensément portée aussi, en eux-mêmes.

Il y avait de plus zélés, de plus férocement arrimés à leur destin d’être de foule, qui se distinguait au contraire par une élévation plus féroce : ces êtres voulaient montrer le chemin – tendresse aussi, pour ceux qui immobiles veulent désigner la route : en s’élevant vers le ciel sans vouloir le toucher, ils voulaient surtout prouver le mouvement par la racine et le vent, crier sans mot l’en-allé de leur histoire.

Le vent de l’Histoire justement passait sur cela, indifférent au temps : indifférent à lui-même : mais la foule en regard du ciel se tenait aussi pour cela, comme une réponse à l’indifférence du ciel, responsable de cette indifférence là aussi, rendait cette indifférence honteuse à l’égard du temps qui, sous les nuages, passait aussi, allié objectif des foules – désireuse de révolution obscure et décisive à la mesure des révolutions des astres et des amours : de communs élans.

Oui, c’était l’image de ces jours : de ces semaines, de ces mois : une foule qui disposait pour seule arme de son désir de lumière, de sa soif, de son intelligence du présent, de sa joie terrible ; et dans ces temps où la mélancolie était une tentation pour se replier, les silhouettes tendaient de tout leur être vers leur propre devenir, et ne réclamaient finalement que la beauté sauvage et sans délai, sans recours, sans rémission.


arnaud maïsetti - 30 juillet 2016

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