Rimbaud | vies imaginaires – #Naissance, au nom du père
6 août 2016


Un projet : raconter les vies irracontées de Jean Nicolas Arthur Rimbaud.
Imaginer cette vie dans les silences qu’elle nous a laissés.
Tâcher de soulever à nous les forces réclamées à la vie après sa mort.

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— le sommaire des textes
— le prologue du récit
— le premier chapitre : délires, suites et fin
— et mes autres rêves autour de Rimbaud

Ici le deuxième chapitre

Au nom du père, et du fils

Enfant, il avait toujours rêvé de partir. Alors dès qu’il le put, il s’échappa.
Mais Frédéric dans sa fuite commit une erreur. Celle d’avoir laissé derrière lui dans une maison étroite de Charleville, au Douze rue Napoléon, une femme qui sans cesse l’appellera.
Il ne sait même plus comment il l’a rencontrée – le hasard sans doute ; il n’y a que le hasard pour être si cruel. La femme s’appelle Vitalie : c’est peut-être aussi à cause de ce prénom qu’il s’est un temps, un court temps fatal, attaché.
Vitalie ou la vie qui l’emporte.
Elle a déjà vingt-sept ans, ce n’est plus une fille. Une vieille fille presque, tout au plus.
De la vie, elle n’avait rien en elle qu’un besoin d’être attaché à un homme : et à cet homme, grand, yeux clairs, moustache à l’impérial, portant galons du Quarantième-Septième, comment ne pas éprouver le besoin de s’attacher ? Ce besoin devint vite une colère, et cette colère une tristesse où se logea toute la vengeance du monde.
Vitalie se nomme Cuif, digne Cuif d’ascendance paysanne, ceux qui à genoux sur la terre arrache la terre pour la faire pousser, creuse des trous et y plonge la main. Le père Cuif, Jean-Nicolas, a les yeux noirs de la terre. C’est l’héritage qu’il a donné à sa fille, la noirceur pure des yeux outre la terre dans le pays d’Ardenne. Une terre dont le nom désigne bien la rudesse de cette terre : Roche.
La femme qu’il laissera seule refusera de l’être tout à fait, seule et abandonnée, alors elle s’inventera femme et homme à la fois, mère et père, et pire que cela même : puisqu’il fallait un dieu, elle se dira colère du dieu, bouche d’ombres.

Frédéric aurait dû se méfier de la croix que Vitalie portait au cou. Mais plus encore, il aurait dû se méfier des liens qui immédiatement attachent un homme à une femme, dans une ville comme Charleville, un appartement sombre de la rue Napoléon.
D’abord, Frédéric ne s’est pas méfié.
Il a pris cette femme devant Dieu, et puis il s’est échappé. Il a voulu embrasser la seule carrière qui donne à la fuite les formes d’un engagement. Il porte l’uniforme pour le droit qu’il autorise à marcher sur le monde, c’est tout. Ce droit est immense dans ce temps où la Nation a décidé d’en faire un devoir, celui de soumettre les Sauvages aux vertus de la civilisation assénée à coup de fusil.
Frédéric tiendra le fusil mais ce ne sera qu’un prétexte pour marcher sur le monde et le voir en entier.
Dans ces marches, il n’y a pas de place pour la femme qui appelle et réclame.
Mais elle appelle et réclame fort, et il faut faire ses devoirs.
C’est pourquoi il rentre, parfois, comme ce soir-là.

Il remonte la rue Napoléon, boueuse et pentue, et se dirige vers l’immeuble que possède un certain Letellier qui tient aussi la librairie au rez-de-chaussée. Pour monter au premier étage, il faut passer par la librairie : déjà l’enfer commence.
Frédéric voudrait être loin des livres. Il a écrit, dans sa jeunesse furieuse, des livres qu’il voudrait oublier et qu’il a laissés ici, dans l’appartement sombre, enfouis dans une malle que personne, il l’espère, ne trouvera jamais – une fois encore, il se trompe.
Dans ces livres, il racontait son désir de partir, et maintenant qu’il est parti, les livres sont une mauvaise conscience, celle d’un temps où il n’était pas encore parti. Oui, le contraire des livres, c’est pour lui l’endroit où il veut être, où il va, là où il y a de l’horizon et de la guerre, cette brèche de l’Histoire dans laquelle il s’engouffre pour repousser les frontières et voir où le soleil se couche et où il se lève, comment on peut le chasser aussi à coups de fusil.
Il salue Prosper Lettelier ; et sans un regard sur les livres, il emprunte l’escalier.
L’escalier monte vers l’enfer de la femme qui de l’autre côté de la porte réclame, il l’entend depuis la rue, comme il l’entendait depuis l’Afrique, comme il l’entendra depuis l’Asie.
Il monte lentement.
De l’autre côté de la porte, c’est l’appartement minuscule et sombre aux murs jaunis, les fenêtres qui laissent passer le froid permanent. De l’autre côté de la porte, c’est l’ennui prodigieux qui va commencer.
Comme il faut bien peupler l’ennui et apaiser la colère, et parce qu’il fait froid, il ferme les yeux sur Vitalie en s’attachant à la pensée de son prénom et à son corps, s’abat contre elle, et que la nuit vienne.

Quand il part, il laisse derrière lui presque à chaque fois un enfant.
Neuf mois après le soir du mariage, un premier fils était né, qui portera son prénom et son nom. Un Frédéric pour un autre. Mais ce fils qu’il avait laissé pour occuper la femme est aussi une dette qu’il a contracté envers elle. La dette alimente les appels et redouble la colère.

Décembre est plus froid cette année-là et plus ennuyeux que l’ennui. Ce sont les derniers jours de l’année, ceux qui sont tellement épuisés qu’on croirait que le jour ne viendra plus.
Il pleut sans doute ce soir où il remonte de nouveau la rue Napoléon, il gèle déjà peut-être. La cheminée tire mal. L’enfant dans la pièce à côté hurle. La femme aussi. Elle demande quand il va repartir. Lui songe bientôt et dit je ne sais pas.
Ce soir, il voudrait apaiser les colères et s’attache furieusement à son corps, s’abat contre elle plus furieusement qu’auparavant peut-être à cause de la dette qu’il n’avait pas voulu et qu’il paie, à cause de la colère qui était montée en elle et qu’il reçoit, à cause des cris de l’enfant à côté qui ne cesse pas.
Il repartira quelques jours plus tard.

Et puis, en août, par devoir et par dette, il revient.
Vitalie attend un second enfant, celui de la fureur de décembre et du froid.
La naissance est imminente : l’enfant doit naître à la fin du mois de septembre. Frédéric reçoit alors les nouvelles comme toute la Nation de l’assaut glorieux du Général Saint-Arnaud en Crimée. Les troupes russes se sont retirées dans la forteresse d’une ville encerclée par la mer : c’est Sébastopol. L’enfant ne vient pas. Dans l’ennui prodigieux de Charleville, Frédéric lit chaque matin les nouvelles du front qui l’appelle et le réclame davantage encore que sa femme. L’enfant ne vient pas. Dans la baie de Kamiech, les Français regroupent patiemment leurs forces ; les alliés britanniques viennent de choisir la base de Balaklava que chantera Lord Tennyson : sur les hauteurs de Cherson, on se prépare au combat. L’enfant ne vient pas. Les généraux russes laissent le destin de la ville entre les mains des vice-amiraux Kornilov et Nakhimov qui préparent la ville au siège. L’enfant ne vient toujours pas. Frédéric a les regards tournés vers l’Euxin, songe à la gloire qui se prépare sans lui, à la ville aux huit baies qui deviendra immortelle, aux couchers de soleil sur la Crimée tandis que la Meuse coule laborieusement le dimanche le long des promenades bourgeoises que lui inflige Vitalie qui garde l’enfant en elle. Le quatorze octobre, les Russes sabordent leurs navires pour protéger le port : le Grand-Duc, le Ville de Paris, le Brave, l’Impératrice Maria, et bien d’autres sont coulés par le fond. On a pris soin de retirer les canons qu’on pointera sur les alliés depuis les hauteurs de la ville. La lutte s’annonce gigantesque, l’assaut imminent. Frédéric pense à la devise du Quarante-Septième : Semper Fidelis ; puis il regarde Vitalie, toujours aussi désespérément enceinte.
Le dix-neuf octobre, Frédéric fuit Charleville pour Lyon, et de là va gagner le front de l’est.

Le lendemain, vingt octobre, l’enfant était né.
Pour le nommer, Vitalie se vengera en lui donnant les noms de ses aïeux Cuif : il faut effacer l’ascendance Rimbaud.
On l’appellera Jean, Nicolas, Arthur.


arnaud maïsetti - 6 août 2016

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