Rimbaud | à vendre, l’arme du crime
21 octobre 2016


« et qu’à Bruxelles une seconde fois en catastrophe jetés, hagards, terrifiés, l’un d’eux, le chapeau derby, à trois heures de l’après-midi avec douze ou vingt fées vertes installées à demeure et trépignantes depuis huit heures du matin, alla aux Galeries Saint-Hubert et terrifié acheta un browning, qui n’était pas un browning mais un six-coups de sept millimètres dont je ne connais pas la marque, et avec ça mit à l’archange terrifié un peu de plomb dans l’aile. »

Pierre Michon, Rimbaud le fils

Entre les mains, cette arme est le prolongement de la volonté : on la dit à double effet – à double action –, car seule la pression sur la queue de détente actionne le chien qui n’a pas de crête. La queue de détente est repliable, la poignée à dos bossus positionne naturellement la main du tireur. On n’a pas besoin de viser : il suffit de fermer les yeux et de tendre la main, de crier, et de pleurer peut-être.

C’est l’arme de défense rapprochée parfaite : la preuve, elle a équipé la marine impériale française depuis 1858. L’arme rassure aussi le bourgeois : le bruit est assourdi, mais l’impact dévaste. Surtout, on la sort d’un veston ou d’une poche comme une montre, ou un livre.

Non, ce n’est pas un Browning : c’est un Lefaucheux, modèle 55, 7 mm à broche.

À dire vrai, c’est une carcasse : en plusieurs pièces, sans calotte, le rempart circulaire plan vers l’arrière, plein à gauche et ouvert à droite pour recevoir la portière de chargement articulée en haut et verrouillée en bas par un ressort plat, avec une console montée à la perpendiculaire de l’avancée de la carcasse. Mais, c’est l’avantage, nul besoin de connaître le montage des pièces pour tendre la main et, en criant, tirer sur celui qui dit je vais partir.

Je t’apprendrai à vouloir partir – répond celui qui, sans viser, à bout de bras, tire et manque la cible : ou la touche en plein cœur, peut-être : car c’est le poignet gauche qui est touché, celui qui sert à tenir la page tandis que la main droite la noircit. En silence, ou dans les larmes, il tire une seconde fois : la balle de plomb touche l’angle du mur et ricoche sur la cheminée dont le foyer est éteint pour toujours, dans cette chambre noire de l’hôtel La Ville de Coutrai, au numéro Un de la rue des Brasseurs.

Les mots qu’on dit après, personne ne les sait : seulement, on panse la plaie, on ne s’embrasse pas, on ne répand pas de larmes sur la blessure – non, pas devant la mère de Verlaine, qui était entre l’arme et le poignet atteint, silencieuse, maudissant en pensée sans doute. Non, seulement on se rend à l’hôpital Saint-Jean de Bruxelles, la main gauche meurtrit et la vie défaite.

Sur le chemin du retour, il y aura ce geste et l’énigme absolue qu’il porte. Place Rouppe, de nouveau Verlaine sort l’arme : en route, il n’a pas cessé de lui demander de rester auprès de lui, tandis que lui gardait le silence encore et encore, décidé de partir pour Londres. Soudain, Verlaine accélère le pas, puis se retourne. Il sort l’arme dans le soir brûlant de juillet, il n’est pas sept heures. Est-ce qu’il tend l’arme devant lui, pour frapper son ami de nouveau ? Est-ce qu’il la pointe vers lui-même ?

Rimbaud lui tourne le dos.

C’est ce moment, précisément – quelque chose se détourne. C’est la vie qu’on expose aussi, le défi qu’on lance : tire, si tu veux. Tire, si tu oses. Évidemment, comment oser ? C’est une insulte, et c’est la lâcheté qu’on jette à la face, sans rien offrir de son visage, de sa peine aussi. C’est s’éloigner lentement, dans le soir brûlant, c’est dire adieu ou tire, quelle différence ?

Il y a peut-être des hommes sur la Place Rouppe ; au centre, la fontaine Rouppe – dont le bras tendu dans le vide, semble suspendre le temps et l’espace autour de lui –, garde le ridicule de son immobilité bourgeoise. Elle témoigne de ce qui n’a pas eu lieu : la mort ou la vie. Ni la mort ni la vie ne passent ; mais un flic est là, par hasard. Non, ce n’est pas un hasard : il y a toujours un flic quand la mort et la vie se retirent.

On embarque Verlaine à jamais dans la cellule 252 à Mons où il passera 555 jours et composera de sages et bienséant vers, où rien ne restera de l’absolu miracle de ce printemps anglais et belge, rien de la grâce néante qui fut cependant éprouvée, traversée, et évacuée au prix d’un homme sans doute, rien de la vie marchée ainsi sur les routes de Londres et de Bruxelles, rien que quelques vers sagement disposés sur la page pour solde de tout compte.

Car celui qui fut abattu ce soir-là du dix juillet n’est pas celui que l’on croit.

On possède donc l’arme du crime : ce n’est pas un crime, puisque le poignet seul fut touché – à hauteur de hanche, ou du cœur – ; et ce n’est pas une arme – à peine une carcasse, articulée comme une machine.

On en attend 50 000 € à Christie’s, ce 30 novembre 2016 – c’est beaucoup plus que ce qu’il en coûta autrefois à Verlaine, ce matin du dix juillet dans un passage commerçant des Galeries Saint-Hubert – au numéro Onze [1], dans le secret de la Galerie de la Reine, quelque part entre la rue du Marché aux Herbes et la rue des Bouchers. Toute la journée du 10, dans la taverne anglaise de la rue des Chartreux, au numéro Sept, Verlaine dépensera l’argent qu’il n’a pas pour des verres d’absinthe qui n’apaisent ni sa soif, ni sa mélancolie. À midi, il s’en va – il faut dix minutes pour rejoindre l’hôtel de la Ville de Courtrai, rue des Brasseurs : il rentre dans la chambre noire où il exhibera l’arme, de fierté, d’orgueil, et de colère. Puis le 10 passe, dans cette colère, dans cette mélancolie – jusqu’au coup de sang du soir, aux coups de feu manqués, au désastre accompli.

Le 11 juillet, la police rapporte l’arme à la Galerie auprès de l’armurerie Montigny où elle dormira tout un siècle : qui voudrait être acquéreur de l’arme d’un presque crime, arme qui donna la preuve qu’on tue plus sûrement en touchant un poignet gauche qu’un cœur pur ? Un siècle durant, l’arme dormit – en 1981, elle survit à la faillite du magasin. On la vend au premier venu. Ce premier venu décide d’en faire usage et de tirer de nouveau sur l’histoire : il la met en vente cet automne.

Beaucoup se précipiteront ce 30 novembre pour toucher des yeux ce qui toucha le poignet : où se répand un peu l’irradiation de la vie les foules vont, dévotes ou ignares. Car personne ne viendra se recueillir Place de la Rouppe, sur le chemin du détour, où soudain, le bras fut tendu, qui ne fit face qu’à celui qui tourna le dos.

Maintenant qu’on possède l’arme du crime qui ne fut pas commis, reste à espérer qu’on mette enfin à mort la vieille carcasse, pour service non-rendue.



arnaud maïsetti - 21 octobre 2016

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[1aujourd’hui, c’est le théâtre du Vaudeville qui a pris place en ces lieux.

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