Lieu | à chacun sa rue Vilin #3
28 décembre 2016



Atelier d’écriture proposé par François Bon sur le Tiers Livre– Cycle d’hiver sur le lieu.

— Présentation du cycle
— Première proposition : lieu point-virgule lieu
— Deuxième proposition : un mouvement, mais sans verbe

Troisième proposition : c’est toujours le miracle et la grâce de ces ateliers. Qu’on accepte toutes les règles du jeu, l’arbitraire même, et l’intempestif – cela conduit toujours sur les pistes intérieures les plus essentielles, et pourtant, on n’y serait sans doute pas allé seul et sans les incitations de l’atelier. Soit donc le troisième temps du cycle d’hiver proposé par François Bon depuis le Tiers Livre. Suivant le protocole strict et pourtant infini de Perec, appel à choisir un lieu immobile, l’écrire deux fois (une fois sur place, la seconde à distance du temps et de l’espace), en puiser l’énergie intime et secrète, et par la notation la plus précise, trouver levier à l’énigme qu’on porte et qu’on projette sur lui. Pour Perec, la rue Vilin est l’espace d’un trauma originel et décisif. Parmi les lieux dont il s’était promis d’écrire (voir la présentation de l’atelier sur le tiers livre pour détails, et j’en ignorais la plupart), c’est la noyau central, point aveugle de l’expérience de la ville et de son histoire familiale. Quand j’entends hier le thème de l’atelier dans la vidéo sur la chaîne YouTube de Tiers Livre : (vous n’êtes pas abonné ?), c’est un étrange choc, un hasard objectif qui m’oblige. L’après-midi même, j’avais croisé le fantôme de Perec et une part précieuse de mon passé. Alors je suis retourné au Treize Rue Linné. Écrire sur place, retrouver là mes années Jussieu (quel mot pour dire le contraire de intactes ?). Et suivant scrupuleusement les étapes du cycle d’atelier (même si j’y introduis le mouvement qui m’y conduit, et l’immobilité comme point aveugle aussi), pour la troisième fois sans l’avoir anticipé, je reviens sur mes lieux, écrivant sans le savoir mes passés, mes fantômes, mes devenirs [1].


Treize rue Linné

[/Tu as tout à apprendre, tout ce qui ne s’apprend pas :
la solitude, l’indifférence, la patience, le silence.
G. P. /]

Sortir à l’angle nord du jardin des plantes (cette fois sous le ciel clair et dans l’air plus froid encore de décembre), ce mardi vingt-sept où je passe ici, pour – un jour après hier et à la même heure – vérifier que la ville est à sa place et ses vivants et ses morts [2].
Elle fait là un angle étrange quand on passe la grille et laisse derrière soi le jardin et ses labyrinthes (j’apprends que l’endroit où j’aimais tant aller est désormais fermé : le petit labyrinthe laissé sauvage pour observation naturelle : et que des oiseaux rares ou espèces végétales disparues sont revenues ici ; sans doute faut-il emporter cela avec soi aussi, dans la ville : ces endroits concédés à la sauvagerie désormais insondables et qui reprennent ses lois propres ; puis songer que bientôt toute la ville sera cette jungle sauvage, affaire d’un siècle ou deux), les statues des deux lions sous lesquels on devine, surgies de ma propre imagination peut-être, des pieds d’homme dévoré [3].
L’angle de la ville soudain revenue à son échelle dessine un triangle parfait : main droite, la rue Cuvier s’enfonce vers le quai et son fleuve, la ville médiévale autour de Notre-Dame. En face, la rue Lacépède va remonter vers Monge, la Contrescarpe et tout le quartier latin de mon année de Licence. Mais à l’intersection exacte de ces deux directions, la rue Linné trace le sillon d’un désir et d’un autre passé [4].
Le désir, c’était celui d’hier, lundi : remonter la rue jusqu’à Jussieu. Cette rue, je la connais par cœur, mais depuis son envers : depuis Jussieu jusqu’ici, vers la statue de Cuvier qui déchire l’angle de ces rues. Dette à mes années d’études supérieures où j’ai appris à lire : à me défaire de mes lectures anciennes, à apprendre la ville aussi, et à écrire tout cela à la fois, depuis le Deuxième arrondissement où de l’autre rive du fleuve, rue Beauregard, j’aurais écrit les nuits la brûlure de ces années (où qu’elles soient encore), à cette rue Linné où le jour apprendre l’art de passer le temps sur quelques rues lance la blessure d’écrire [5].
Nous sommes mardi.
Je reviens à l’angle des rues et remonte rue Linné : je sais pourquoi cette fois. Je refais le trajet à l’envers de mon passé : depuis le trottoir de droite quand on s’enfonce vers Jussieu, je vois les cafés du trottoir de gauche où j’ai, sur chaque table autrefois, épuisé un livre : Marot, Molière, d’Aubigné ou Chateaubriand colore chaque mur de chaque façade. La rue est longue et droite ; un coup d’œil suffit : dans l’ordre depuis le Trois rue Linné, j’aperçois les Arènes (où s’était nouée immédiatement mon amitié avec LB, qui rencontrerait un succès littéraire foudroyant trois ans plus tard, au moment où il s’éloignerait), puis l’Inévitable (les cafés seul de dix-huit heures), L’Epsilon enfin (ce thé brûlant avec EM où elle m’avait confié son projet d’une biographie mystique de Dylan). Dix ans plus tard, les cafés sont les mêmes : comme les jeunes garçons et les jeunes filles qui le soir parlent de la vie à écrire, qui ne s’écrira jamais comme les désirs de les jeter sur la table, à vingt ans [6].
Sur le trottoir de gauche où je suis, la liste de ce qui parsème la rue raconte l’histoire de cette ville et de ses mutations : une pharmacie ouvre la rue, suivie d’un café Les Trois Carafes (devant lequel un arrêt de bus se dresse, dans sa modernité d’apparat : invisible et conçu pour se rendre hostile aux mendiants), puis c’est La Clé du Barbier (n’existait pas il y a dix ans : n’existera plus dans dix ans – c’est à cela qu’on reconnaît une ville, dans son obsolescence programmée immédiatement) ; l’hôtel Timhotel Jardin des Plantes ; et c’est déjà le Cinq : une première pizzeria (Girasole) (nous, on allait plutôt plus bas) ; au Sept, une de ces enseignes dont j’ignore et la nature et la fonction : Pro BT Conseil – possible qu’elle était déjà là dix ans en arrière, et c’est à ce genre de signe invisible qu’on sait la ville bruissante autour de nous, là, pour d’autres, s’ils le veulent [7].
La rue est déserte malgré le ciel, mais le froid est si vif (vers Jussieu, je croiserai tout à l’heure de nouveau du monde : des étudiants dans les trois ou quatre imprimeries : l’heure est aux révisions avant les partiels : je les regarde de l’autre côté symbolique de ma vie, alors que tout en moi me rend contemporain d’eux) ; SOFIPACC dresse ses lettres d’or sur une façade bleu : que fait-on ici, de l’immobilier, de l’assurance, du conseil : c’est mystère, mais un mystère sans désir au contraire : je passe : le trottoir est large et la ville est si claire ; une autre façade bleue, mais sans inscription, sans rien sur la porte qu’une étrange sonnette, rideaux tirés sur un mystère plus singulier encore ; c’est le Neuf (« vieille maison –lis-je sur Wikipedia – qui a dû appartenir au couvent de la Congrégation Notre-Dame, établissement d’instruction pour jeunes filles. Cet établissement, fermé en 1790, rouvert en 1821, a disparu en 1860 par expropriation. » – et il faut imaginer ici, s’agissant de ces couvents qui étaient des camps de redressement, les jeunes filles hurler) : suivent le restaurant Les Oliviers et une alimentation générale (un dépanneur), un restaurant Libanais, L’Étoile du Liban (c’était soit L’Étoile soit Le Cèdre), et la pizzeria où justement j’allais, et qui était la frontière de mon territoire d’étudiant [8].
Je n’étais jamais allé au-delà.
En-deçà de la rue Linné, à partir du Quinze et jusqu’en bas, je connais chaque façade et intérieurement parfois je me refais le trajet. Je sais les éditions Galilée tout près (disparues aujourd’hui), et les boulangeries à éviter, celles où aller ; les bars où la bière est tiède, et les cafés plus ou moins serrés. Mais du Quinze au Premier, ce pan de rue que je viens de remonter, j’ignorais tout : je m’arrête au Treize [9].
C’est pour y lire la plaque apposée à hauteur d’homme que je suis revenu – plaque que je n’avais jamais vue avant hier, et que je regarde longuement, non en souvenir de l’homme ou de la date sa mort (un an juste avant ma naissance), mais parce que j’aurais marché ces années durant jusqu’au seuil de cette façade, et qu’il m’avait fallu passer à l’envers de la rue et de ma vie pour la voir seulement [10].
Je regarde les étages.
Je cherche à deviner la fenêtre où. Rideaux clos au deuxième, à demi-ouvert au troisième. C’était peut-être au troisième. Ou vue sur cour, comme savoir [11].
Je pense à l’homme qui dort, à toute cette année qui aura été celle de vouloir le rejoindre dans l’écriture d’un récit aujourd’hui mort. Je lève les yeux encore mais le soleil m’éblouit et je continue la route [12]

Lundi. Il pleuvait à peine, pluie fine et froide, presque de la brume. Je sors par l’entrée aux Lions (une enfant s’épouvante en riant : est-ce qu’on verra des lions à la Ménagerie ?). La statue Cuvier à l’angle de la rue Linné et Cuvier. J’ignorais qu’en sortant par ici, on faisait face à la rue Linné : celle qui descend vers Jussieu. J’aperçois la tour aujourd’hui désamientée. Et si je descendais jusque là ? Je traverse : reconnais au loin les cafés, mais ici : non. Je n’allais pas jusque là. Je cherche l’endroit jusqu’où j’allais, à rebours de mes trajets d’étudiants (suis-je si étranger de celui qui l’était et marchait ici ?). Je remonte façade par façade, jusqu’à reconnaître les rebords rouges d’une pizzeria où parfois le désœuvrement conduisait. Je me retourne, par curiosité pour apercevoir l’immeuble au-delà duquel la ville était terra incognita. Sur le Treize, la plaque :

L’écrivain
GEORGES PEREC
a vécu
dans cet immeuble
de 1974 à 1982

Il faudra revenir.


arnaud maïsetti - 28 décembre 2016

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