le cri des plaintes qu’on invente
28 mars 2017




Johnny Cash, Redemption, 1964

Les langages sont peut être la mécanique assez vite apprise afin de communiquer les idées, mais par langue ne faut-il pas entendre autre chose, les souvenirs d’enfance, les mots, la syntaxe surtout presque donnée aux premiers âges, plus vite que le vocabulaire avec les cailloux ; la paille, le nom des herbes, des cours d’eau, des têtards, des vairons, le nom et le changement des saisons, le nom des maladies […] les cris des plaintes qu’on invente dans l’amour en remontant dans l’enfance, avec nos étonnements, nos compréhensions fulgurantes.

Jean Genet, Un captif amoureux


Rien ne bascule, ce n’est pas vrai : ou alors chaque jour ; on n’a pourtant rarement comme ces jours le sentiment de l’imminence, la certitude que quelque chose va se rompre, se déchirer, et après – on ne sait pas. C’est la campagne. (Et à ce mot, je pense toujours à Eustache, à Murnau : entre la ville et la campagne, la déchirure où tout se passe toujours, le désir, l’amour peut-être, ses insurrections). (Ce n’est pas la même campagne, je le sais bien : tant pis pour celle qu’ils mènent, eux, en costumes sur mesure).

L’ami avait sans doute raison : se préparer est un leurre. C’est maintenant qu’il faut être, maintenant : rien ne bascule, parce que dans la pensée de la bascule, on se tient toujours avant - c’est dedans ce qui se rompt qu’il faut être, qu’on est toujours. Comme par exemple, dans le jour, dans la nuit, dans le cri. C’est là le drame des types en costumes qui dressent leur programme : on sera toujours face à eux, jamais au-dedans. Et pourtant ce n’est pas vrai aussi : être au dedans d’eux est aussi le drame, l’abjection au carré. Rien n’est vrai, finalement – à part le jour, et la nuit, et le cri qu’on lance au-dedans de soi.

La campagne bat donc son plein. Être malade au milieu de ce plein sauve quelques jours – pendant ces jours, ne pas lire la presse, seulement chercher le repos, ne pas le trouver, se plonger dans Agamben et Benjamin avec pour prétexte ces papiers qu’il faut écrire, et dans Genet, mais sans prétexte cette fois, pour l’hostilité et le ravage : tout cela éloigne de la campagne et me rapproche d’autre chose, de plus déchirant. Quand je reviens à nos jours, il paraît que c’est le printemps. Ce n’est pas vrai aussi. Décidément, rien ne sera plus vrai après ces jours.

Redemption de Johnny Cash au milieu des déchirures aussi. La Valse de Mélody (sans paroles) ad lib. Stratagème pour habiter le temps et s’en tenir à distance : manière de se préparer dans le présent, à chaque instant. Songer à la destitution, et immédiatement après, à la mêlée. Ne s’arrêter sur aucune vérité. Penser l’instant comme l’intelligence seule de ce qui vient. Agir dans chaque instant dans l’oubli de ce qui a eu lieu : être ce lieu. Lever la tête et savoir qu’il n’y a pas de leçon, regarder autour de soi et se compter : se savoir peu nombreux, mais quand même : ils disent que deux est le commencement de l’éternité, et on ne croit pas à l’éternité ; on croit aux nombres et au présent, et à ce qui va se rompre, se rompt déjà, commence toujours.


arnaud maïsetti - 28 mars 2017

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