Surgissements, nuit | le texte
14 mai 2009




ce texte est accompagné d’une vidéo réalisée par jérémie scheidler et léa bismuth, avec nicolas senty_en ligne prochainement


« Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort »

Si je vais en ce lieu, ce soir, c’est que je ne sais pas où aller. Sinon, je serais resté chez moi.

Mais je suis là.

Il ne fait pas encore froid — décidé d’être ici plutôt qu’ailleurs. Ici plutôt qu’ailleurs est une décision qui ne s’est pas prise : ici est toujours l’endroit où je suis, et la parole possible, quand c’est ailleurs qu’il faudrait être. Ici est le seul endroit qui existe.

Je voulais marcher pour sortir de chez moi, et rencontrer quelque chose de suffisamment dur et froid, qui m’aurait fait tomber.

Je ne sais pas.

J’attends.

Quand je pense à ce qui m’est arrivé, je me dis que ça n’a pas commencé, et cependant je sens bien que c’est la fin de tout, que tout autour de moi s’effondre comme un rideau rouge et noir.

Demain il fera sans doute jour.

Ça ne me fait rien.

Je n’ai rien fait pour soutenir au-dessus de ma tête cette chape de plomb qui tout à l’heure va s’écraser sur le monde, cette chape d’étoiles, de corps qui m’ont peu à peu étouffé.

Quand ça va reprendre, ici ne sera plus vraiment là où je suis – quelque part, l’organisation du monde, les marches forcées des habitudes, les partis, les médias, communautés abjectes.

Ce qu’il faut de fatigue pour avancer dans ce couloir, je l’ai ; ce qu’il faut de pensée pour cesser de penser : et de mémoire pour repousser l’oubli – et de tout ce qui serre dans la gorge pour arrêter de parler : je l’ai, et pourtant – ça ne suffit pas.

Je me tiens au plus près du pas prochain qui m’éloignera d’ici : et qui ne fait que disposer la ville autour de moi, encore et toujours.

Et pourtant.

Un pas après l’autre, ce que je traîne avec moi, c’est toujours un peu d’ici que je pose sous la chaussure, et qui ne me quitte pas – on ne part pas, non – on ne part pas.

Et comme je traîne la ville, encore, derrière moi, combien je traîne avec moi, toujours et toutes les villes semblables, les mêmes ornières qui tracent les directions et imposent.

« Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. ».

Allons la colère, et c’est toujours cette fatigue que j’ai et qui ne suffit pas pour m’assommer, c’est toujours des souvenirs qui pèsent, et des mots qui portent sur les choses pour les effacer.

Allons la marche ! et les crachats sur toutes possessions.

Quand de l’autre côté de la ville, quelqu’un frôle la toile, je le ressens ici, parce que la nuit est ainsi faite qu’à la parcourir sur un point déterminé et localement réduit, on touche à son entière étendue.

Un peu plus à chaque pas, à chaque vibration de la toile qui m’enserre et dont je deviens le prolongement. C

omme la toile de l’araignée, sécrétion et surface, piège et appât, je suis moi-même et la ville et son étendu, et le fil sur lequel je marche et la marche elle-même qui dessine ses orientations.

Vibrations de la toile dont je suis la cause et l’objet, le captif et le prédateur : la proie et l’ombre.

Mais en attendant, « dans quel sang marcher » — sur le sol, je baisse les yeux, et des égouts s’écoule lentement l’eau propre des rues qui s’évacue seul, mêlés aux parfums des femmes, à mes crachats.

Sur le sol, uniforme et mat, sans reflet nulle part, sans profondeur et sans surface, je marche, simple paroi inégale de peaux mortes étendues et sur laquelle, quand je marche, je ne laisse pas de trace.

Sur le sol, immeuble sans fenêtre et sans porte, immeuble couché et moite, aussi gris que la pensée grise et vide qui se creusent à chaque pensée et fore son trou.

Sur le sol, parfois, une ombre qui se porte et s’efface, je me retourne, il n’y a personne – c’est mon ombre qui s’est posé grâce à la faible lumière sur les façades, et quand je marche, l’ombre s’agrandit, s’avance et croît jusqu’à m’indiquer une direction – que je suis – et à mesure que je m’approche elle se rétracte comme ma pensée et mon corps sur elle ; elle se rétracte je pourrais la toucher je la touche et elle glisse sous moi et s’éloigne.

La direction s’éteint, je me retrouve dans le noir, sans ombre, et sans pensée, sans corps posé devant moi, sans route à suivre.

Je fais quelque pas, et l’ombre devant moi revient.

« Dans quel sang marcher. ».

J’avance.

Dans certaines langues, le mot homme ne se dit pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit – et c’est une telle langue que je cherche, et que je ne trouverai pas, avant que le jour ou la nuit ne m’avale.

Mais comment le savoir.

Dans ces langues, les mots jour et nuit ne se disent pas de la même façon selon qu’il fait jour ou nuit : moi-même, je ne sais pas comment me nommer dans ces langues.

Dans l’alternance du jour et des nuits, je cherche un troisième moment, et c’est l’instant où je pose mes pas, je cherche un troisième lieu, et c’est l’endroit où se pose mes pas.

« Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort ».

Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort.

Tu as beaucoup trop de langues en toi pour parler celle de tout le monde, alors tu as dû sûrement en fabriquer une, qui tient avec les ficelles nouées autour de tous ces jours que tu essaimes.

Ce n’est pas une manière d’adoucir les choses ni même de les transformer ni même de les chanter pour qu’elle passe mieux – à chaque fois qu’un souvenir ne passe pas, et qu’il faudrait le porter à bout de bras pour le faire traverser un océan entier ; mais toi tu tiens droit et tu ne comprends pas pourquoi toi tu n’as pas eu besoin de tout cela : une langue, et ceux qui te l’apprennent, et une terre où dire – je suis d’ici.

Un quelque part.

Alors c’est la manière qu’ont certains de vivre les choses avec cette violence contenue que possèdent les muets, et cette élégance feinte qu’ils ont dans leurs gestes pour exprimer les choses simples, et de la même manière les choses les plus interdites.

Les muets parlent toutes les langues.

Tu n’apprends rien de rien, mais tu ouvres les yeux et écoutes en toi la voix qui te dis – écoute, sois à l’affût de la plus petite négligence de l’histoire, du système, aux aguets et sois prêt quand il faudra voler au temps un peu de temps qu’on t’a arraché, et enfouie le en toi.

Parce que tu es né de nulle part, parce que l’origine trace des directions quelque part devant toi, et parce que tu n’es issue d’aucune volonté à prolonger, alors tu portes en toi une langue chargée de toutes les responsabilités, exempte de toute explication.

En toi cette langue, ce regard – l’état qui te porte à chercher vers où tu ne viens pas, vers où chaque pas t’entraîne.

Y a-t-il une chair qui soit hors de toute histoire ?

Et toujours vivre n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort


arnaud maïsetti - 14 mai 2009

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