anticipation #35 | pays de propriétaires
9 décembre 2009



Dans cette ville, on était toujours chez les autres : la propriété privée avait mordu rapidement en dehors des murs, sur le trottoir, et jusque dans les rues. Quand on se retrouvait dehors, c’était toujours à marcher dans les terres de quelqu’un ; impossible de trouver refuge hors de ce monde.

Les maisons n’avaient plus suffi à tracer la frontière de la propriété privée, et on avait suivi le mot d’ordre un peu partout — un pays de propriétaires, on en avait tiré des programmes politiques, et certains avaient été élus sur ces promesses : alors naturellement, c’est un pays de propriétaires qui s’était constitué avec le sentiment des conquérants, l’élan des grandes découvertes. Mais le pays propriétaire s’était dépossédé de sa propre ville : on n’était toujours propriétaire que de son chez-soi, et jamais, c’était fatal, des possessions de l’autre.

La propriété était désormais affaire de géographie, du réel ne demeurait que de tracés méthodiques qu’on appliquait consciencieusement sur les cartes du monde — on avait remplacé les routes commerciales par des cadastres précis. Les rues, puis des quartiers entiers tombaient sous l’empire de propriétaires qui mettaient leur domaine en coupe réglée. Leur contrat locatif avaient force de loi.

On avait repoussé au plus loin les lieux neutres, sans fonction, mais presque logiquement ces lieux échappaient à toute juridiction : ils n’existaient que le temps des rencontres et des échanges qu’on y faisait. Sans propriétaire, ces lieux n’avaient plus de justification, plus de légitimité, plus de réalité. Ces lieux étaient rares. Quand on marchait dans la ville, ils devenaient même de plus en plus difficile à trouver, mais existaient parfois par la simple rencontre en espace indéterminé, à des heures qui rendaient les frontières incertaines.

Mais en général, on allait d’un endroit à l’autre comme d’un appartement à l’autre — on était chez quelqu’un, et c’est comme s’il pouvait à tout moment pénétrer dans la pièce et nous en chasser.

Et la plus grande douleur, c’était de rentrer : là, on n’y échappait pas, on était encore chez quelqu’un, quand bien même c’était chez nous : on comprenait qu’il était impossible de respirer dans ces endroits où l’appartenance même devenait une condamnation.

On fermait la porte et tout autour, les murs enfermaient la possibilité d’être ailleurs, d’aller entre deux lieux, de vivre sous le ciel.

Le sommeil était le seul lieu privé et on s’y réfugiait comme des criminels.


arnaud maïsetti - 9 décembre 2009

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