Le tranchant de l’œil en éveil
2 août 2017



Une personne qui ne tient pas de journal est dans une position fausse à l’égard du journal d’un autre. S’il lit, dans le Journal de Goethe par exemple : « 11.1.1797. - Passé toute la journée chez moi à prendre diverses dispositions », il lui semble qu’il ne lui est encore jamais arrivé de faire aussi peu de choses dans une journée.

Kafka, Journal (29 septembre 1911)

Détroit, Droit dans le soleil (2016)


Au pli exact de l’année – c’est faux, sa pliure est plus lointaine, déjà passée : vingt-et un juin disparu dans le temps : mais le présent vient toujours quand il est passé –, se tenir et envisager le cours des choses qui passent, qui viennent, qui s’effondrent comme la lune et se relèvent comme la lune.

Par exemple : des phrases sans contexte, des phrases qui donnent à n’importe quel jour leur contexte – cette phrase de Bakounine, oui, pour l’exemple (qui me vient du rêve de cette nuit, et que je vérifierai au matin) :

Trois éléments fondamentaux constituent les conditions essentielles de tout développement humain :
— 1° l’animalité humaine
— 2° la pensée
— 3° la révolte.
À la première correspond l’économie sociale et privée ; à la seconde la science ; à la troisième la liberté.

On marcherait dans ce monde-ci comme dans la forêt des signes : on ne sait pas le nom des arbres et des animaux, on voudrait bien qu’une application suffise à les nommer, on aurait qu’à tendre le bras, prendre une image, et le téléphone nous dirait le nom et l’âge et la date d’extinction de l’espèce, végétale et animale, mais non : on marche seulement, dans une forêt innommable, et on suit le chemin parce qu’il est le seul qui existe ici, parfois, on sent le souffle des bêtes à gauche, à droite, et nous prend le désir de les rejoindre, là-bas, dans les perspectives sans chemin.

C’est le moment de rétraction : les journaux ne disent plus rien de l’organisation abjecte de ce réel, comptent les morts et se rappellent l’année, les lois sont votées dans l’indifférence et le dépit, les hommes prennent des vacances avec leur vie, ils remplissent les plages de ce noir de monde que tous, sans exception, exècrent, et qu’ils composent, joyeusement, avec soulagement même. Ils travaillent toute l’année pour faire part de ce tout qu’ils détestent. Ils ont commis les enfants au milieu de ce tout : ils leur disent de cesser d’hurler, toute la journée ils le leur disent et cela les fait hurler. C’est août, le début d’août, et la chaleur est sur terre la nuit et le jour à part égale.

On y fait d’étranges rêves, interrompus toujours au moment le plus crucial par des moustiques suicidaires.

On cherche des phrases sans contexte qui sauront arracher à ces jours leur vérité ultime, et on les trouve souvent : c’est à cela qu’on reconnaît les phrases décisives, c’est qu’on les trouve, souvent, pour nommer les jours nuls de la vie, qui sont aussi précieux pour ce qu’ils précèdent. Par exemple, pour l’exemple, Bataille :

La lutte des classes n’a qu’un terme possible : la perte de ceux qui ont travaillé à perdre la « nature humaine ».

On regarderait le soleil dans ces jours, au milieu des cris d’un enfant qui hurlent tout près et qui est la joie même, et on penserait : seules comptent les pensées que ces phrases donnent, et le courage aussi qu’elles nous confient pour aller auprès d’elles les accomplir autant que possible, comme compte seul – mais c’est la même chose, la même folie vitale – le cri d’un enfant sous le soleil qui bascule dans les arbres, et cette joie, sous le soleil qui monte pour tomber et nous laisse au milieu comme un reste de soif dans la joie inépuisable du cri, et de l’enfant,


arnaud maïsetti - 2 août 2017

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