Les villes qui n’existent pas | Troie
27 août 2017


Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.
— Présentation du projet
— Sommaire des textes :
- #1 : Bielefeld
- #2 : Atlantide

Et pour continuer : la plus lointaine d’entre elles : Troie.


« Peut-être pourrai-je trouver la tombe du roi Putiphar ... Et je serai asiatique. A Babylone, je chercherai les célèbres jardins suspendus et les prostituées... Les traces les plus importantes de la culture. Puis, d’un bond, aux murailles de Troie. De Troie, par la mer, on va directement jusqu’à la superbe vieille Athènes… ». 

Heinrich Schliemann ne murmure pas ses mots, il creuse : ou peut-être qu’Heinrich Schliemann creuse en murmurant des mots, mais pas ceux-là – s’il parle allemand (c’est sa langue), et l’anglais, le français, l’espagnol, l’italien, le hollandais, le portugais, le russe, le suédois, le polonais, le grec ancien et moderne, le perse et le sanskrit – et bientôt le turc et l’hébreu –, ignare, il ne connaît pas un mot de norvégien, et les paroles du Peer Gynt lui sont étrangères qu’Ibsen a composés sans penser à Heinrich Schliemann, quelques années avant ce matin de juin où il creuse. Une long fossé transversal qui plonge loin dans la terre et massacre à jamais les sept couches qui témoignaient (mais pour qui ?) des sept époques d’occupation successifs de la ville depuis des millénaires réduits en poussière sous ses yeux, dans ses mains qui creusent et creusent encore pour atteindre le cœur enfoui des siècles légendaires.

À force de creuser, ou de rêver, c’était fatal : il trouve.

Il faudrait rêver à notre tour, au rêve que fit l’homme de chercher la ville qui n’existe que parce qu’elle a été écrite – et détruite dans le Poème –, et dont la gloire même tient à son écriture qui rendait sa ruine introuvable, ou dans la cendre mêlée à la terre : il faudrait rêver, mais dans quelle langue ? Aujourd’hui, cette ville détruite est une ruine et possède une place dans l’ordre réel du monde, sur un fragment de terre où il est possible de déposer son ombre, ses mains même à la jonction précise de l’Occident et de l’Orient.

Dans ses mains pleines de poussière, Heinrich Schliemann tient soudain la tiare d’Hélène : ou l’espérant tant, c’est son désir qui soudain transforme la cendre et la terre en Poème, le morceau oublié d’or passé en tiare, et les cadavres dissous des Hittites en Hélène, c’est-à-dire en Sophia Engastroménos épouse Schliemann.

1870 : ce printemps-là, Rimbaud écrit lentement « Le vent chargé de bruits, — la ville n’est pas loin, / A des parfums de vigne et des parfums de bière… » : la ville n’est pas loin, non : là sans doute. Puisque c’est là qu’Heinrich Schliemann la cherche.

À l’âge où Rimbaud devenait Rimbaud, Heinrich Schliemann n’était qu’un fils de famille de Poméranie, et sans doute le crottin de Charleville ressemblait à ce qu’il était à Neubukow : quand on regarde ce crottin longtemps, on fait des mêmes rêves d’or et de villes perdues et de Poème. À Charleville, les rêves d’or sont sertis dans la langue : à Neubukow, c’est le contraire. Apprendre les langues pour les parler toutes et faire de l’or avec elle : c’était l’unique but. Amasser une fortune si grande qu’elle laisserait libre ensuite d’en jouir et d’en inventer de plus fictive : c’était le seul monde.

La Grèce commence en Russie : c’est là qu’Heinrich Schliemann trouve l’or, ou plutôt qu’il fait des affaires, comme dit la langue laide des marchands : pour Schliemann ce sont les affaires qui le font. Une fois faite, les affaires l’achèvent. La suite est à Paris où il apprend l’histoire et les langues et que le monde est inachevé. Si la terre est toute entière trouvée, l’histoire échappe encore : elle est sous nos pieds, les traces que les livres ont déposées et que le temps a avalées. Il faut fouiller.

Finalement, il voulait trouver la ville quitte à l’inventer, elle aussi. C’est ce qu’il fit. C’est pendant les cours de Papyrologie, d’Histoire de la Mésopotamie, ou d’Archéologie achéenne qu’Heinrich Schliemann décide une bonne fois pour toute d’être Quichotte. En bon Quichotte, les mots devaient être les choses et Homère moins poète qu’ethnographe. S’il avait écrit, c’était de source sûre : et qu’il fallait remonter la source pour trouver les grandes plaines de la mer, afin de se baigner dans son Poème. Oui, Homère avait écrit l’Histoire : et il fallait s’y rendre.

Il est là, ce jour de juin (j’invente moi aussi) 1870 pour creuser et creuser et tout ruiner des sept couches de la ville qu’on perdra à jamais : et enfin, il atteint le cœur battant du poème. Dans ses mains, du fer aux reflets roux d’or passé : il désirait une tiare alors c’est une tiare qu’il saisit : et combien elle s’ajuste parfaitement au visage d’Hélène – la preuve, elle est parfaitement à la taille du visage de sa femme Sophia.

La suite est vaine comme le crottin répandu sur les villes de Province qui cache l’or des désirs. On dira qu’il a truqué les preuves ; qu’il les a inventées ou détruites. On dira qu’il n’y connaissait rien (c’est vrai) : on dira qu’il a volé la Turquie et la Grèce et Homère, et les Hommes comme Prométhée les Dieux. On dira tout ce qui est vrai et lui répondra par un geste insensé qui fondera la science moderne. Il dira venez voir. Et ils viendront voir.

Ils diront évidemment – c’état couru d’avance –, combien il avait tort ici, et là, mais ils ont couru jusqu’ici et jusque là : à force de soulever la terre on finit par tomber sur une ville : mais est ce la ville ? Les savants se disputent. Heinrich Schliemann emporte l’or de la ville qu’il sait être celle-ci puisque c’est elle qu’il cherchait. Les savants se disputent et se battent encore, chaque année pour savoir si les murailles de Troie se situent bien à Troie, plutôt que dans le Poème.

Troie est le nom de la terre déposée dans le Poème et que la terre porte en elle par hasard. Pour Heinrich Schliemann, il n’existe pas plus de Poème que d’Histoire, seulement le nom de Troie qui tient de la terre et de l’or et qu’il faut creuser avec ses mains : et emporter.


arnaud maïsetti - 27 août 2017

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