« Tout ce qui ne se voit pas » | 100 monuments 100 écrivains
20 décembre 2009




À l’invitation de Gauthier Morax, j’ai été sollicité par les Éditions du Patrimoine pour la rédaction d’un court texte : me fallait choisir un monument classé, et carte blanche pour l’écrire ensuite. Le château de Cadillac, en Gironde, est une grande bâtisse du XVIIe, un château construit par le duc local aux ambitions démesurées dont on ne retrouve la trace que dans les cheminées colossales des appartements. Me fascine surtout l’usage qu’on en a fait au XIXe s. et au XXe s., quand après la Révolution on s’est mis à chercher les bâtiments les plus imposants pour inventer l’univers carcéral moderne : à Cadillac, on a donc transformé (mais à peine) le château en prison pour femmes, puis en Centre de rééducation pour jeunes filles, qu’on appelait dans le village « les filles perdues »— petites délinquantes ou seulement un peu marginales qu’on entassait là, avec un peu de nourriture et beaucoup d’éducation religieuse, et qu’on laissera mourir sans appel. Me fascine surtout le fait qu’il ne reste rien de la prison ou des états successifs du lieu : on le visite vide, sans le mobilier du duc, sans les cellules des filles : comme si on voulait nous montrer un état premier jamais existant, une sorte de virginité potentiel à partir de laquelle l’histoire a eu lieu : et tout ce qui l’a peuplé est évacué, puisque le lieu a disparu avec ceux qui l’ont traversé. Que faire de sa mémoire, quand l’histoire l’efface et en reconstruit des vestiges qui n’ont jamais existé ? Et quand on s’en empare à nouveau, qu’est-ce qui se reconstruit ?


présentation par l’éditeur

De la grotte de Font-de-Gaume à la villa Savoye, de l’abbaye du Mont-Saint-Michel à la forteresse de Salses, des alignements de Carnac au trophée d’Auguste à la Turbie, de la Sainte-Chapelle au château de Bussy-Rabutin, ou encore du château d’Azay-le-Rideau à l’abbaye de Cluny, les quelque cent monuments et sites que conserve, restaure, entretient, ouvre à la visite et anime le Centre des monuments nationaux permettent de proposer, dans leur grande diversité d’époques, de styles, de fonctions originelles, une approche multiple de l’histoire de notre pays tout autant qu’un agréable et séduisant parcours dans sa géographie.

Dans cet ouvrage unique, chaque monument présenté fait l’objet d’une double approche : l’une, littéraire se présente comme une « carte blanche » donnée à une centaine d’écrivains ; l’autre, historique, est confiée aux administrateurs des sites.

Eliette Abecassis, Brigitte Allègre, Philippe Amelot, Jacques Attali, Michel Arrivé, Pierre Assouline, Christian Authier, Robert Badinter, Dominique Barbéris, Thierry Beinstingel, Mehdi Belhaj Kacem, Philippe Besson, Jean-Marie Blas de Roblès, François Bon, Vincent Brocvielle, Laure Buisson, Renaud Camus, Claro, Pierre Cleitman, Nicolas d’Estienne d’Orves, Didier Daeninckx, Charles Dantzig, Amélie de Bourbon-Parme, Adélaide de Clermont-Tonnerre, Camille de Toledo, Maryline Desbiolles, Regine Detambel, Marie Didier, Philippe di Folco, Christophe Donner, Hélène Duffau, Mathias Enard, Nicolas Fargues, Alain Fleischer, Elise Fontenaille, Philippe Garnier, Adrien Goetz, Didier Goupil, Philippe Grimbert, Pauline Guena, Hubert Haddad, Stéphane Héaume, Thierry Illouz, Isabelle Jarry, Jean-Noël Jeanneney, François Jonquet, Pierre Jourde, René Koering, Julia Kristeva, Jean-Marie Laclavetine, Philippe Lacoche, Cécile Ladjali, Jérôme Lambert, Marc Lambron, Sébastien Lapaque, Mathieu Larnaudie, Camille Laurens, Linda Lê, Stéphane Levy Kuentz, Gila Lustiger, Arnaud Maisetti, Carole Martinez, Brice Matthieussent, Catherine Millet, Marc Molk, Denis Montebello, Gérard Mordillat, Marie Nimier, Hubert Nyssen, Martin Page, Laurence Plazenet, Serge Pey, Emmanuel Pierrat, Jean-Bernard Pouy, Jérôme Prieur, Zahia Rahmani, François Raynaert, Rudy Ricciotti, Danièle Sallenave, Julien Santoni, Leïla Sebbar, Jacques Serena, Thierry Serfati, Martine Sonnet, Pascal Torres, Lyonel Trouillot, Marc Villemain.


Tout ce qui ne se voit pas

Au milieu de la Cour d’Honneur du château de Cadillac, dans les appartements du Duc, les antichambres, il y a tout ce qui ne se voit pas, qui a disparu et fonde pour moi la densité secrète de ce lieu : justifie que j’y revienne encore et encore éprouver cet espace peuplé par l’absence en chaque pièce, à chaque pas – comme sur un mur blanc se laisse deviner la trace régulière d’un cadre jadis accroché là dont il ne reste qu’un contour qui en signe la disparition, blanc légèrement moins cassé que le fond, témoin pour ce qui a été, signe ôté de sa présence.

Du château féodal qui dominait la butte il ne reste rien – le Duc d’Épernon le fait raser pour bâtir au début du XVIIe sa résidence somptueuse ; mais de cet édifice baroque il ne subsiste plus ce qui en faisait la splendeur et l’admiration des voyageurs : les pavillons, les immenses toitures à quatre pentes, une partie de l’équilibre de la façade.

Laissé à l’abandon au XVIIIe, dépecé pierres par pierres, reconstruit, le château n’érige que son fantôme – ce devant quoi je me tiens n’est qu’une ruine dressée sur d’autres ruines abattues ; le château du Duc intriguant n’est plus que son mauvais rêve qu’on lirait sous les couches effacées du temps comme en palimpseste d’une histoire de sable et de ciment.

Il y a tout ce que je vois dans tout ce qui ne se voit plus, qui forme la matière la plus désirable de ce lieu, la plus opaque, la plus honteuse aussi. Le château pillé à la Révolution, vidé de ses meubles et de son sens, est utilisé au XIXe en prison : c’est qu’il fallait des monuments imposants pour faire régner le nouvel ordre carcéral – Cadillac sans héritier ni héritage fut l’endroit désigné pour être Centrale de force pour femmes.

Ce que j’entends dans le silence feutré du parquet rénové, l’immensité des salles sans décor, enfilades de chambres vides, ce sont les pas étouffées des prisonnières sous les dorures, plafonds peints et tapisseries aux couleurs passées. Sur le sol, il y a au milieu des pièces vides les traces enfoncées des portes des cellules ; dans les antichambres, les réclusions à perpétuité pour avortement ou prostitution.

À la Centrale a succédé une maison de redressement pour jeunes filles : on a ôté les cellules, transformé les salles majestueuses en dortoir. Sous les lambris dorés, les portraits arrogant des Duc, impossible de ne pas ressentir la promiscuité des centaines de lits séparés par quarante centimètres, de ne pas éprouver le poids du silence imposée sur ces filles, perpétuel et absolu – voir sur les pavés de la Cour d’Honneur les promenades en rondes exécutées dans l’ordre de leur numéro de détention ; entendre les prières muettes et rageuses auxquelles au petit matin elles se livrent dans la Chapelle aménagée en lieu du Grand Salon.

Ce que je vois sur le mur de cette Chapelle sans bancs, sans l’odeur d’encens empestant les chemises noires de ces filles perdues, c’est la trace effacée d’un incendie qu’en signe de révolte, de désespoir sans doute aussi, elles ont allumé un soir plus froid qu’un autre de 1928.

L’incendie a détruit tout ce qui restait du luxe inestimable de ces appartements – et c’est cette destruction effacée que je viens voir régulièrement au Château de Cadillac, vérifier que l’effacement est toujours là, qu’il a bien eu lieu : essayer de voir ce qu’il produit sur moi ; effacement de l’Histoire qui, en ces lieux, est sa mémoire.


arnaud maïsetti - 20 décembre 2009

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