La Ville écrite | Terminus Solitude
24 octobre 2017


Terminus : non, c’est le contraire – bus à l’arrêt et sans chauffeur, sans voyageur et sans fonction perdue, bus ici en attente, à l’arrêt. La direction ne fait pas de doute : c’est là-bas qu’on va, moi je marche plutôt ici, levant les yeux sur le mot qui s’efface.

Alors ne me refusez pas de me dire l’objet, je vous en prie, de votre fièvre, de votre regard sur moi, la raison, de me la dire ; et s’il s’agit de ne point blesser votre dignité, eh bien, dites-la comme on la dit à un arbre, ou face au mur d’une prison, ou dans la solitude d’un champ de coton dans lequel on se promène, nu, la nuit ; de me la dire sans même me regarder.

Est-ce un mot, plutôt un lieu : là-bas, solitude est un arrêt aussi, la fin du trajet – et qu’on s’imagine descendre, réveillé par les cris du chauffeur pressé, et d’un pas lourd, s’excuser un peu, sac sur l’épaule regarder le bus partir, regardant autour de soi les immeubles en friche, ce n’est pas là, bien sûr, on voulait s’arrêter bien avant, plusieurs stations avant, et il a fallu qu’on s’endorme, qu’on se retrouve ici, bien au-delà du monde désiré.

pourtant, je sais, moi - bien que né de la même manière que vous -, que le sexe d’un homme, avec le temps qu’il passe à attendre et à oublier, à rester assis dans la solitude, se déplace doucement d’un lieu à un autre, jamais caché en un endroit précis, mais visible là où on ne le cherche pas ;

L’arrêt, précisément, conduit au Centre Social Saint Just La solitude. De Saint Just, j’imagine le visage, perdu dans ses pensées à l’évocation du mot de la solitude, du centre, et du social – et des corps descendus ici à cette ultime station.

et qu’aucun sexe, passé le temps où l’homme a appris à s’asseoir et à se reposer tranquillement dans sa solitude, ne ressemble à aucun autre sexe, pas plus qu’un sexe mâle ne ressemble à un sexe femelle ;

Le mot apparaît donc sept fois dans le texte : Dans la solitude des champs de coton de B.-M. Koltès dit sept fois le mot – hors son titre –, et sept fois tourne autour de la solitude pour la rompre et la disant, la traversant, s’acharnant à terrasser le poids de terreur dans le mot, et appelant à lui toute la terreur aussi, sa charge de beauté.

Moi, je n’ai pas de sentiment à vous donner en retour ; de cette monnaie-là, je suis dépourvu, je n’ai pas pensé à en emporter avec moi, vous pouvez me fouiller. Alors, gardez votre main dans votre poche, gardez votre mère dans votre famille, gardez vos souvenirs pour votre solitude, c’est la moindre des choses.

Solitude dans la ville : on ne l’est jamais, seul, et pourtant : c’est au milieu des foules qu’elle redouble, on le sait. Le type allongé à la sortie du parking, en travers de l’ascenseur - et tous on l’enjambe (ou alors accepter de voir la porte de l’ascenseur se fermer, descendre un étage, remonter par les escaliers : toute une stratégie d’évitement qui serait pire, peut-être, que l’indigne geste d’enjamber l’homme endormi). On essaiera de lui dire un mot, « monsieur ? »,« monsieur, tout va bien ? » (comme s’il pouvait répondre « oui, je dors ici, tout va pour le mieux, évidemment »), et lui, il demandera dans un souffle rauque seulement qu’on le laisse dormir, s’il vous plait, et on l’enjambera. Solitude d’être après ce moment, dans la ville, d’avoir dû enjamber l’homme qui dort et dort encore peut-être, ou qui, à cette heure de la nuit, marche dans la nuit, seul.

Là, que nous sommes seuls, dans l’infinie solitude de cette heure et de ce lieu qui ne sont ni une heure ni un lieu définissables, parce qu’il n’est pas de raison pour que je vous y rencontre ni de raison pour que vous m’y croisiez ni de raison pour la cordialité ni de chiffre raisonnable pour nous précéder et qui nous donne un sens, soyons de simples, solitaires et orgueilleux zéros.

Solitude, le mot sur le bus. Et sur les images, le mot semble s’effacer. Image traitres, images indignes qui voudraient me montrer que la réalité elle aussi s’efface, que la solitude s’éloigne à mesure qu’on approche de ce moment où il faudra l’écrire. Je regarde les images et je pense : solitude, la pensée est comme sa réalité, celle des cadavres seulement, et celle des arbres, celle des hommes qui dorment le jour en travers des ascenseurs dans les parkings publics.

Venez avec moi ; cherchons du monde, car la solitude nous fatigue.


arnaud maïsetti - 24 octobre 2017

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