La Ville écrite | Sauvage
18 novembre 2017


Tu avais seul la clé de cette parade sauvage — et de la rue Paradis où je trouve ces mots, j’ai voulu refaire le trajet des enfers sur tes pas.

1. Se dit des animaux qui vivent dans les bois, dans les déserts. Les cerfs, les daims sont des animaux sauvages.

[Dans un désert] un silence affreux et terrible, qui n’était interrompu que par les cris des bêtes sauvages. [Bossuet, Panégyrique]

Des bêtes, tu savais les cris et les noms, et les pas dans la déchirure du monde où se logent les cris et les noms des bêtes : là où le silence affreux est l’interruption des cris, là où ton silence est l’interruption et l’affreux dans les villes où ton nom s’écrit sur les murs.

2. Qui n’est pas apprivoisé, se dit par opposition aux animaux domestiques. Un chat sauvage. Les chevaux sauvages de l’Amérique proviennent de chevaux apprivoisés qui y furent abandonnés.

De la domestication, tu ignorais tout, comme des cordes au cou ou des ordres qu’on donne – de l’Amérique, tu savais chaque prairie et comme il fallait s’enfoncer à l’Ouest pour retrouver de l’Orient les couleurs, les brûlures, les sauvages abandons.

3. Il se dit des hommes qui vivent en petites sociétés, dans des huttes, et qui, n’ayant ni agriculture proprement dite ni troupeaux, ne s’entretiennent guère que du produit de la chasse.

Le penchant pour la chasse ou la guerre nous est commun avec les animaux : l’homme sauvage ne sait que combattre et chasser. [Buffon, Chien.]

Des hommes qui chassent, tu sentais en toi la fraternité : mais toi, tu chassais dans la ville les images brutales qui s’offraient à toi et au désir et à la dévoration et à la peine aussi et à la soif encore : tu chassais pour le combat et la ville qui se jetait sur toi l’emportait chaque fois, mais tu ne renonçais jamais, ni au combat, ni à la chasse, ni à la soif.

4. Par extension, se dit des lieux incultes et inhabités. Un site sauvage.

Venez, fuyez l’aspect de ce climat sauvage. [Racine, Mithridate]

Fig. Hélas ! ma fille, que mes lettres sont sauvages ! où est le temps que je parlais de Paris comme les autres ? [Sévigné, 57]

Des sites sauvages, tu savais les adresses aussi – dans le monde virtuel tu allais dans l’opacité grandissante du dehors, dans la terreur plus vive du dedans du monde où internet faisait des sites la sauvagerie la plus dépouillée et la plus folle, la plus proche des cris que dans la nuit aussi tu proposais au réel qui d’un geste les récusait tous : dans les sites sauvages, incultes et inhabités, habitait l’incertain des lettres sauvages qui formaient des phrases sauvages qui formaient des langues sauvages qui nommaient le web et sa sauvagerie indocile.

5. Fig. Qui se plaît à vivre seul, qui évite la fréquentation du monde.

Ne demande donc plus par quelle humeur sauvage, Tout l’été, loin de toi, demeurant au village, J’y passe obstinément les ardeurs du Lion. [Boileau, Satires]

De la solitude, tu n’ignorais aucune morsure – même parmi les foules, surtout parmi les foules, tu vivais seul, dans les ardeurs des chiens plutôt que des lions, et cette ardeur durait l’été comme l’hiver, l’automne, le printemps, et toutes les autres saisons qui ne possèdent pas de noms : ou alors, que des noms sauvages, solitaires et terrible comme le possèdent les langues sauvages et terribles, solitaires surtout.

6. Qui a quelque chose de rude, de farouche.

Ce Nonnus était un Égyptien, dont le style est sauvage et monstrueux ; c’était un peintre de chimères et d’hippocentaures. [Guez de Balzac, Dissert. critiques, 7]

Une façon de parler sauvage, un procédé sauvage, une manière de parler ou d’agir rude, contre l’usage.

Vous fuir dès le premier instant ? pourquoi donc, monsieur ? cela serait bien sauvage. [Marivaux, Les serments indiscrets]

De la rudesse, dans la voix et le corps, et le silence même, tu possédais l’art et plus encore que les Égyptiens, ou les amants éconduits, tu possédais la sagesse, la grâce même : farouche, disait-on, c’était peu dire : toi, tu ne disais rien, tu étais l’amant éconduit, et l’Égyptien, le peintre de chimères, et la chimère de tous les peintres.

7. Cruel, barbare.

Peu de prudence eurent les pauvres gens/D’accommoder un peuple si sauvage. [La Fontaine, Fables]

Rigoureux outre mesure.

Ces conférences [des Anglais et des Hollandais] ne durèrent pas longtemps après des propositions si sauvages. [Saint-simon, Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon]

« Avec cette manie de tout rabaisser qui nous appartient aujourd’hui à tous, cruauté a tout de suite voulu dire sang pour tout le monde. Mais théâtre de la cruauté veut dire théâtre difficile (et cruel d’abord pour toi-même.) Et il ne s’agit pas de cette cruauté que nous pouvons exercer les uns contre les autres en nous dépeçant mutuellement les corps, en sciant nos anatomies personnelles ou, tels des empereurs assyriens, en nous adressant par la poste des sacs d’oreilles humaines, de nez ou de narines bien découpés, mais de celle beaucoup plus terrible et nécessaire que les choses peuvent exercer contre nous. Nous ne sommes pas libres. Et le ciel peut encore nous tomber sur la tête. Et le théâtre est fait pour nous apprendre d’abord cela. », avais-tu autrefois dit, ou est-ce un autre que toi, ou la part cruelle de toi, tu ne savais pas, tu savais seulement que tu portais ce mot en toi comme une tâche.

8. En parlant des plantes, des fruits, qui vient sans culture. Pommier sauvage.

Il s’attendait qu’elle [une vigne] porterait de bons fruits, et elle n’en a porté que de sauvages. [Sacy, Bible, Isaïe, V, 2]

Goût sauvage, goût âpre. Ce fruit a un goût sauvage.
Huile sauvage, huile qui a un petit goût amer, ce qui ne la rend que meilleure.

Des fruits, tu savais le goût rien qu’en les regardant au soleil : les fruits sauvages dans le ciel qui poussaient sans la main d’hommes, et qui poussaient à cause de cela bizarrement, de travers, et parfois à moitié pourris déjà, te semblaient plus désirables que les vergers impeccables des hommes ici-bas, ces fruits ronds et juteux, énormes, sans goût, que tu crachais.

9. Populairement, feu sauvage, sorte de gale qui vient parfois au visage des petits enfants.

Ce visage dévoré des enfants par le feu, tu l’avais sur toi, et c’était ton visage, intérieur, qui brûlait encore et encore, et qui consumait ce qu’il y avait dans ton visage, le cœur du visage : les rêves et ce qui n’a pas de noms, les visions tremblées quand on ferme les yeux à la nuit tombée.

10. Eau sauvage, celle qui coule sur la surface du globe immédiatement après y être tombée de l’atmosphère, et sans être contenue dans un lit.
Filons sauvages, ceux qui sont formés de substances pierreuses, dures.

De cette eau perdue tu avais soif chaque fois qu’une averse terrible s’écrasait sur les villes, et tu allais, désespérément, rechercher les trous de la terre qui allaient directement au noyau, l’eau qui tombait sauvagement en dehors des fleuves et des trottoirs cherchait, elle aussi, plus désespérément encore, à échapper à son destin d’eau des fleuves et des trottoirs, pour abreuver le noyau de la terre, et étancher sa soif, qui était à la mesure de la tienne.

11 ; nm et f Celui, celle qui appartient aux populations sauvages. Les sauvages de l’Amérique du Nord disparaissent rapidement devant l’extension des blancs.

L’objection à cela [qu’il faut qu’il y ait une véritable religion, puisqu’il y en a de fausses], c’est que les sauvages ont une religion ; mais on répond à cela que c’est qu’ils en ont ouï parler. [Pascal, Pensées]

Fig.

Les vrais sauvages sont les ennemis des beaux-arts et de la philosophie.... ou les vrais sauvages sont les calomniateurs des gens de lettres. [Voltaire, Correspondance]

Des hommes de l’Ouest, ceux des Plaines, des collines dans l’ouest, ceux des forêts et des Grands Lacs, tu avais leur langue et partageais leur destin de peuple perdu, anéanti par l’homme qui avait anéanti par là ce qui le rattachait encore aux arbres et aux lacs, aux collines, aux plaines et aux bêtes, à la mémoire des temps premiers et derniers : tu étais toi aussi Algonquin et parlait l’Anishinaabemowin, dans tes rêves et dans la soif, dans tes cris et sur les murs de la ville, c’est dans cette langue que tu écrivais.

12. Fig. Celui, celle qui évite la fréquentation du monde.

Son père est un sauvage à qui je ferais peur. [Racine, Les plaideurs]

Tu n’évitais rien : tu allais plutôt au plus près de la racine précieuse des êtres et des villes, et des peuples éteints, et cette racine s’élançait dans l’air comme les branches d’un arbre dont les dernières feuilles de l’été ne tenaient qu’au caprice du vent et à la sauvagerie de survivre malgré tout, dans les cris des animaux sauvages et de la nuit qui soudain était partout autour de toi.


arnaud maïsetti - 18 novembre 2017

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