Les villes qui n’existent pas | Ghjirulatu
11 août 2018


Un projet : constituer l’atlas des villes qui n’existent pas.
— Présentation du projet
— Sommaire des textes :
- #1 : Bielefeld
- #2 : Atlantide
- #3 : Troie
- #4 : Detroit
- #5 : Tombouctou
- #6 : Atitlán
- #7 : Babel
- #8 : Village Potemkine
- #9 : Guanahani

Et pour continuer : la plus inatteignable d’entre elles : Ghjirulatu


Une ville n’existe que par les routes qui la rendent possible. On peut imaginer une ville sans maisons, et sans églises, on peut l’imaginer sans hommes et sans bêtes : mais sans routes pour y aller et la quitter ? C’est le sens des routes : de conduire à des villes, et de les rendre possible, avant de les quitter.

Au sud de la Corse, tourné vers l’est, se creuse un golfe comme il y en a tant ici, traces des assauts peu hostiles de la mer qui mordent doucement les roches. C’est un peu au nord du Golfe de Porto, entre Osani et Galeria. Presque à la frontière qui déchire la Haute-Corse et la Terre des Seigneurs au sud.

Une ville, mais sans routes
.


On ne peut pas l’imaginer, et c’est peut-être pour cela aussi qu’elle se lève ainsi, au-dessus de la mer en contre-bas, qu’elle dresse une tour fière dont les pierres se confondent avec la terre et les saisons, et qu’elle amasse autour d’elle des maisons en désordre dans le ciel terriblement bleu des yeux des hommes d’ici.

On ne la gagne que par la mer, ou par un chemin de cailloux et de terre qu’on emprunte depuis le col de la Croix sur la départemental Quatre-Vingt Un ; on peut aussi la rejoindre par le sud grâce au sentier Tra Mare e Monti entre Cargese et Calenzana – « entre mer et montagnes ». On peut aussi choisir les vagues, et la rejoindre en bateau depuis Calvi ou Marseille, ou Shangaï ou New York : ces routes se prennent aussi pour qu’on les invente.

On pourrait la rejoindre par le ciel aussi, mais personne ne sait encore tomber de si haut ; et il n’y a pas de place entre la mer et les pierres pour une piste d’avions.

La ville est au fond du golfe, sur les hauteurs que domine le Monte Seninu, cap le plus haut et vertigineux d’Europe. Les maisons de pierres chaudes s’alignent sur la presqu’île qui porte le nom de la ville : Girolata, ou dans la langue d’ici : Ghjirulatu. « Le tour par le côté ». Le nom dit l’énigme d’un cercle fermé comme le poing et qu’on ne peut rejoindre que de biais.


La ville sans routes n’est pas sans histoire : ils sont quinze hommes et femmes à vivre ici, l’année, et à inventer mille secrètement chaque jour, plus amples et plus denses puisque secrètes et inatteignables : l’histoire de la ville leur appartient entièrement. Quinze, hommes et femmes à vivre dans la ville sans routes.

Ils n’étaient pas plus nombreux pour voir la flotte de Corsaire Ottoman, Dragut – le Dragon – jeter l’ancre ici, ce quinze juin 1570 : la protection du golfe est son piège. Sans routes, la ville est aussi sans fuite. Quand à l’aube vingt et une galères génoises surgissent, le Dragon se rendra sans combattre. C’est le seul fait d’armes de Girolata : d’avoir été le théâtre d’une bataille muette, invisible, et qui n’a pas eu lieu. C’est une histoire minuscule, elle est pourtant considérable. Les Quinze en parlent-ils encore ? C’est la première victoire de la Reconquête : quand Lepante tombera, on badigeonnera les parois du Palais des Doges des plus belles toiles du monde – on oubliera Girolata, cette ville qui avait dérobé les routes de la fuite.

La ville sans routes n’est pas sans visiteurs : ceux qui viennent l’été, par la mer, inondent les rues minuscules jusqu’à rendre la cité invisible. Trois milles paires de chaussures piétinent ici, entre juin et août. On dit qu’elle pourrait s’effondrer.

Dans la ville sans routes, on parle beaucoup ces derniers jours des bêtes sauvages qui meurent de faim : les derniers paysans ont disparu, laissant les vaches, les veaux, les cochons à la vie nue. Mais la terre est nue aussi, quand l’été vient qui n’apporte pas que les bateaux de touristes, mais aussi la chaleur et si rarement la pluie. Les bêtes sauvages de Girolata se meurent, et toute la ville, les Quinze, ne parlent que de cela. Ils ne voient pas que la ville meurt aussi, des touristes et de n’être habitée que par quinze. Une ville qui n’existe pas peut-elle disparaître, comme des paysans dans la terre reculée des lointains ?


On pouvait écrire à la ville : un homme, postier de Partinello, se faisait l’honneur de porter les lettres auprès des Quinze. Il laissait la mobylette au Col de la Croix, et marchait le chemin de pierre escarpé de sept kilomètres, il connaissait chaque pierre tranchante, pouvait nommer chaque herbe, dévalait dans le soleil de dix heures les lettres à la main. Vous parcourez la distance en un peu moins de deux heures ; lui marchait guère plus d’une demi-heure avant d’atteindre l’ombre fraîche de la Torre Grande, la Tour Génoise qui abrite ce qui importe le plus quand on vit dans une ville qui n’existe pas : une chapelle et une poudrière. Guy Ceccaldi n’apporte plus le courrier à Ghjirulatu depuis douze ans maintenant. Une ville existe-elle si on ne peut plus lui écrire ?

Lundi, ce six août deux-mille dix huit, la foudre s’est abattue sur la tour Génoise. La ville n’existe pas, mais le ciel ne l’a pas oublié.


arnaud maïsetti - 11 août 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu