la flamme brûle sans savoir qu’elle existe
22 août 2018



Le vent ne périt pas si la voile se déchire

et nous sommes le vaisseau, la mâture, la voile, le vent, la déchirure. 

Aucun algèbre ne démontrera le contraire.
Le sommeil assassiné des bombardiers n’y peut rien. 

Les vrais suicides sont impossibles, la Voie Lactée l’affirme par sa pureté vivante et glaciale que les morts ne reverront plus puisqu’elle les résorbe.
 
Ils n’ont plus besoin de voir, du reste, car la flamme ne peut pas se voir elle-même, la flamme brûle sans savoir qu’elle existe.

Victor Serge, 1943 [1]

Radiohead, Fake Plastic Trees,
Live Glastonbury, 2003



Une trouée vaguement creusée dans l’apparence des signes est tout un monde, toute une énigme. Sous elle, on songe être la trouée, être ce qui passe entre le ciel vide et le sol couverts de plaies et de villes ; sous la trouée, on regarde longuement pour calculer les mystères, la vitesse de la lumière, celle de la pluie quand elle viendra frapper ; plus on regarde, plus on est de ce côté de la trouée, ce qui l’envisage, non ce qui passe.

C’est à cela qu’on serait destiné ? Voir ce qui s’échappe, ce qui vient : n’être jamais ce qui s’échappe, ce qui arrive. Pourtant, être une trouée au milieu de la fatalité de vies rangées serait de ces jours l’événements qui les justifieraient. Être ce qui passe dans la trouée frayée par le hasard.

On regarde lentement le ciel pour cette raison seule qu’on n’est pas le ciel, ni ce qui le touchera jamais : on est ce qui regarde cela qu’on ne rejoint pas. La trouée au-dessus de nos têtes est un signe indéchiffrable.

Plus on regarde le ciel, plus on se sait voué à la terre, aux villes et à être recouverts par la terre, par les villes et l’oubli.

Pourtant, la trouée à la frondaison des choses témoigne aussi de cela : d’une échappée possible. D’une vitesse possible qu’on remonterait ; d’événements, de jours justifiés, de luttes qui ferait de la vie autre chose qu’une vie, autre chose que du hasard répandu dans la fatalité morte qui nous oubliera. Regarder d’en bas la trouée et se rêver trouée : et se savoir trouée, se reconnaître dans la trouée des arbres qui laisse passer la lumière pour mieux l’arrêter, pour mieux passer : c’est à cela qu’on est destiné, et on n’a pas de destin.

Il y a soixante-quinze ans, la mort de Trotsky : soixante-quinze ans, presque une vie d’homme.

Des pensées pleines de rage et de mélancolie, il en vient chaque seconde dans ces jours brûlants, vides, assoiffés. Écrire encore ne relève plus de la rage et de la mélancolie, mais de la tâche à relever. On tire leçon de la trouée : passer d’un temps à l’autre comme la lumière ou la pluie. On rêve encore ; on se dit pourvu qu’on n’appartient pas au passé, pourvu qu’on ne soit pas soumis au présent : écrire, non pas des phrases, mais des façons de passer d’hier à demain, fabriquer des ruses pour lever des manières de n’être contemporain que d’une trouée dans l’apparence insignifiante des choses considérables.

Sous la trouée des arbres, on se tient, on voudrait en être digne, on voudrait ne faire que passer.


arnaud maïsetti - 22 août 2018

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