fins du jour
31 décembre 2009



Au jour le plus court, jour le plus menacé par la nuit, c’est comme si, sur la pointe le plus resserrée du temps, toute la lumière venait s’agglutiner comme pour condenser une fois pour toute l’énergie accumulée une année durant avant de l’éparpiller dans la nuit la plus longue, de s’effacer avec elle.

Quand l’année finit, on n’en a pourtant jamais terminé avec le ciel, les formes qui se dessinent et tracent pour une part de soi les directions possibles : les formes d’un chameau, ou d’une belette, ou d’une baleine, toutes emportées par le vent.

C’est au moment où on est sûr de l’une de ces formes, au moment précis où on est prêt à la chevaucher, cette forme qui dit plus que le ciel ce qui nous enveloppe de lui, c’est à ce moment là que cette forme est avalée sous la lumière.

Et si c’était la ville qui courrait sous les nuages immobiles — la terre tournant sur elle-même pour leur échapper, et quand elle aura fait un tour, persuadée de les avoir semés pour de bon, se retrouverait dans la nuit la plus compacte : comme dans nos rêves où la fuite bute sans cesse sur la peur de la solitude qu’on avait provoquée, le monde plus fermé que des poings ou que des yeux dans le noir soudain.

J’avais attendu, il y a quelques mois, le lever du soleil : sa lenteur à se faire, à se donner jour littéralement ; et j’étais là pour mesurer la vitesse d’un seul instant où ça basculait définitivement. Le soir, c’est l’inverse : en quelques secondes, le jour se défait, et lentement : le voile de noirceur qui se pose sur les toits, sans à-coup, sans terreur.

Dans l’épaisseur des couches au-dessus de ma tête, on met quoi de ces peurs, de ces espoirs pour l’année qui vient — et pour celle qui est passée, on voudrait tendre la main pour enfouir dans le sol mouvant du ciel tout ce qu’on aimerait oublier, ce qui a fait de cette année achevée une année de plus ou une année de moins ?

Compte arbitraire des jours qui se terminent là par pure convention, il n’y a pas de fin — et on peut bien habiller ce jour de tous les rites religieux, téléologie de l’instant, ou des pires superstitions qui existent (commémoration, résolution, invocation) rien ne viendra à bout de cela : un jour après l’autre, c’est comme les étoiles, c’est comme les vagues ; non, il n’y a pas d’autre fin que celle qui interrompt le compte en cours.

Devant le jour, relire les lettres de Nerval datées de 1854. Quand la folie est la plus sûre d’elle, qu’elle se concentre dans l’esprit sur une pointe comme au jour du 21 décembre, espace de temps le plus court du jour tant et si bien qu’on ne sait s’il reviendra (de là, sans doute, les superstitions de ces jours, où l’année recommence : où le jour regagne du terrain) : et la folie qui touche au point d’expression le plus juste.

En 1854, ce sont Les Filles du Feu, puis ensuite, Pandora, les Promenades inhabitées, et l’incandescence de Aurelia, laissée en l’état, cet hiver de 1854/1855. Quand le jour se termine, on dirait qu’il se bat avec lui-même : qu’il s’arrache encore un peu de peau pour s’en délivrer. Quand le jour en termine avec le jour, ce qu’il reste, des lambeaux qu’il nous lance, et ce qu’on en fait : des simples raisons d’en finir.

Du jour étranglé, on n’aura rien dit si l’on ne parlait pas de sa répétition.
Qu’il ne tombe pas pendant un certain temps, mais qu’il tombe plusieurs fois — qu’au moment où on le croit pour de bon achevé, voilà qu’il revient, et relance au-dessus de la ville quelques flammes.

I


Il me semble que je suis mort et que j’accomplis une deuxième vie.

Et de nouveau, s’éteint.

On tourne l’année sur elle-même, on n’y trouve que du temps renversé en même : et n’est-ce pas une raison suffisante pour devenir fou ? Je veux dire : commencer enfin à envisager le monde depuis l’envers des choses ?

II


Ce que c’est que les choses déplacées ! On ne me trouve pas fou en Allemagne.

III


L’argent du diable, s’il est donné, devient l’argent de Dieu.

IV


Que faut-il ? Se préparer à la vie future comme au sommeil. Il est encore temps. Demain, il sera peut-être trop tard.

On écrit sur une page, et quand on la retourne, qu’on voudrait reprendre là où on en était, on est sur le ventre des lettres, on les continue, et on les nie. On les efface.

La lettre de Nerval datée du 24 janvier 1855, est adressée à sa bonne tante : la rassurer, avant tout, lui dire que tout sera bientôt surmonté ("Quand j’aurai triomphé de tout..."), lui confier quelle place elle tient pour lui. Le lendemain, on aura retrouvé son corps, accroché rue de la Vieille-Lanterne, mais tout cela ne compte pas.

Ne m’attend pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche

Ce qui tient de la blancheur et ce qui tient de la noirceur ? C’est sans doute de n’avoir pas pu les départager, leur confier à chacun leur douleur et leur joie, qu’on n’a pas su franchir le jour. Mais ne pas succéder au présent, c’est peut-être aussi une manière d’accomplir et l’une et l’autre. Demain, il fera jour.

arnaud maïsetti - 31 décembre 2009

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