retenir l’effondrement et suspendre la fin
1er octobre 2018


Müller.- Il y a cette représentation classique de la révolution vue comme un moment d’accélération. Peut-être que ce n’est pas du tout ça, peut-être qu’il s’agit toujours d’arrêter le temps, de ralentir le temps. […] Le fait de tirer sur les montres par exemple, ça signifie suspendre le temps. Et suspendre le temps, c’est aussi gagner du temps et cela veut dire retenir l’effondrement et suspendre la fin ou la repousser.

Kluge.- C’est bien ce que fait la vie. Vue ainsi, la vie entière se résume à un processus de freinage. Un capteur d’énergie qui ralentit tous les processus sur notre belle planète bleue.

Heiner Müller, Entretiens (Esprit, pouvoir et castration, 1990-1994)



Ibrahim Maalouf,
Red & Black Light (2015)



C’est une longue semaine comme une coulée d’heures invraisemblablement parvenues jusqu’ici. Elle aura pris les détours ordinaires de la lenteur, celle qui ne laisse pourtant jamais le temps de rien. Étrange et malhabile organisation de la vie : chaque heure occupe le volume d’une heure, mais elle passe dans la seconde sans qu’on l’ait vue entrer, ni sortir. Écrire est arrêter le mouvement pour le produire peut-être : étrange et malhabile révolution des astres qui tournent sur eux-mêmes pour inventer chaque jour un jour. Nous, au milieu, rusons pour être à la fois la révolution et l’arrêt, le voyage et ce qui l’interrompt, la solitude et la foule. On recueille l’eau de nos propres mains tremblées, on voudrait boire à même la peau, on ne fait que lécher l’eau déjà tombée, évaporée, ou engouffrée en nous. Comment faire ?

On prend le train vers Bordeaux le samedi, rejoindre le fleuve large et les allées pleines de feuilles : l’automne de ce côté du monde est partout, dans le vent et les écharpes, et dans le ciel jeté vers le soir dès midi, dans les visages aussi, dans les rues anciennes. Chez Mollat, je marche entre les livres comme sur les feuilles près de la Place des Quinconces ou vers Stalingrad. L’ami P. C. me raconte la vie de ces livres ici, et je songe aux feuilles, en pensant aux vitraux que tapissaient la beauté insensée de Commettre – vers la Bourse où l’on négociait le prix des esclaves, les enfants jouent sur le Miroir d’Eau : les siècles passent pour obéir à une loi, celle qui remplacent les profondeurs marines par les surfaces aquatiques, et les larmes par l’oubli. À l’endroit des terreurs, les joies d’enfant. À l’endroit du ciel, même ciel pourtant, et mêmes rives.

Le train vers Marseille dimanche rejoint le soir et déjà le lendemain, un autre train vers Paris. En bas de la rue de Rennes où Bataille avait lutté à mort contre l’Angoisse, la rue Saint-Benoît où Marguerite Duras tenait salon. J’ai appris que c’est là qu’avaient trouvé refuge l’été 68 Daniel Bensaïd et quelques camarades pour rédiger, clandestinement, Mai 68, répétition générale. Pendant qu’ils tiraient leçon d’un février pour préparer d’autres octobres, ils n’ont vu qu’à peine passer Blanchot, Antelme, Mascolo, dont ils ignoraient presque tout, à leur grande honte. On est dans cette ville peut-être minusculement comme eux : à la tâche de nos urgences, aveugles et pressés dans la lenteur des choses – aveuglement qui n’est pas la cécité. Seulement la peine qu’on prend d’aller.

Tout près, en tournant le dos de la rue Saint-Benoît vers la rue de Rennes, cette rue vers la droite qui semble s’enfoncer dans une autre ville. Sur la porte, entrez sans frapper. Escaliers raides, et silence, et le travail aussi, les murs qui semblent portés par le silence, comment le dire ?

En partant, vite rejoindre la Villette : se tromper d’arrêt, sortir à Pantin, repartir dans l’autre sens. J’avais oublié cette vigilance qu’il faut avoir dans le métro, cette habilité requise pour se repérer à chaque instant dans la succession des stations. Dans nos villes, on ne peut se permettre la moindre rêverie qui nous renverrait vers des ailleurs inconnus. Économie souterraine du temps ici qui nous rend toujours, quoiqu’il arrive, en retard. Ralentir est déjà comploter contre lui. Au théâtre de la Villette, présenter le travail est une épreuve : il y aurait besoin d’autres complots contre l’acharnement à vouloir tout évaluer, tout observer même les naissances en cours. Et le vocabulaire est d’une telle bêtise : projet, bilan d’étape de travail, résidence. Ruser encore, et toujours. Frayer entre les laideurs.

Le soir sera d’une autre beauté – près de la rue Cauchois, Constance, près du lux Bar, trop près du cimetière Montmartre aussi, Pigalle, et la nuit, profonde et large, possible, imminente, terriblement passée, mais tenue présente comme un secret, gardé contre soi.

Quand je rentre aux Batignolles, je salue Verlaine, comme toujours, pour toujours.

Le train vers Marseille le lendemain mardi : l’ennui du train et de son travail ; les devoirs administratifs qu’on rend, pour donner le change, comme autrefois enfant ? Toute cette vie sociale sur l’écran qui défile et pour laquelle je n’ai pas de ruse, cette fois. Quand je lève les yeux, c’est un village minuscule ou une route perdue. Puis la gare d’Aix et son effroyable laideur, arrogante et puérile. Terminus Marseille ; et vite reprendre pied dans le monde vieux.

D’un jour à l’autre, d’une salle de cours à l’autre, et d’un soir à l’autre (mais lequel). Fidèles aux postes de travail, ces postes de travail éteints : comme une allégorie évidente.

Saint-Charles, campus nettoyé de tout ce qui l’avait joyeusement agité au printemps dernier. Presque tout.

Dimanche de nouveau. Salon-de-Provence. Au cimetière des Manières, je regarde le ciel pour jauger de la vue dont jouissent les morts. Il y a des fils, mal tendus (où sont les clochers ?), et des cyprès malades comme partout en Europe – malades comme le sont les platanes et les palmiers. Tout ce monde tombe devant nous. Les morts seuls savent peut-être. Sur l’image, on ne voit pas que le soleil se déplace entre les nuages. On ne voit que l’arrêt des choses à la surface de l’écran bientôt fermé. De l’autre côté de l’image, c’est lundi déjà : ce matin secoué par le vent. On en a pour trois jours disent les vieillards d’ici avec la sagesse du passé qui a pourtant échoué à empêcher ce présent. Trois jours et après ? L’état normal du réel est un jour de vent ; quand le vent cesse, c’est pour reprendre son souffle.


arnaud maïsetti - 1er octobre 2018

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