passe à travers les larmes
13 octobre 2018



Ô Douceurs, ô monde, ô musique ! Et là, les formes, les sueurs, les chevelures et les yeux, flottant. Et les larmes blanches, bouillantes, — ô douceurs ! — et la voix féminine arrivée au fond des volcans et des grottes arctiques.

Rimb., Barbare

Bach, Passion selon Saint-Matthieu, "Meine Seufzer, meine Tränen"
("Mes douleurs, mes larmes") (BWV 0013 01)

Il a fallu passer la semaine – sur son corps froid et tenace, et long comme sept jours ensemble fermés contre eux-mêmes prêts à frapper –, passer la semaine à la passer : sans jamais pourtant céder à la tentation des regards vers l’arrière, des projets pour demain ; tâcher d’être à cette tâche que chaque seconde impose, autant de portes à franchir, sans clé, seulement avec l’épaule en avant, et les dents serrés, et parfois on ferme les yeux, souvent même (à chaque fois).

Ouvrir les yeux pourtant, c’est seul ce qui importe. Devant le Palais Longchamp, la pluie tombait soudain — en quelques heures, davantage qu’en deux mois. Tous, ils déguerpissaient. J’étais à l’abri, dans la voiture : quel abri ? La pluie tombait sur nous comme de la nuit, droite et lente, résolue ; on s’enfonçait déjà dans l’encoignure du lendemain, la fatalité, toutes choses hasardeuses, les peurs d’enfance. Ce soir là (c’était mardi ?), j’aurais pu dormir dans l’embouteillage. Les rêves qui venaient sans adresse et sans me concerner frayaient déjà leurs formes, les désirs. Et puis, la ville se mettait à hurler de toute sa bêtise : ça avançait, les klaxons m’insultaient, m’emportaient.

Les trajets, ces derniers jours, je les fais au ralenti. Je prends de l’avance ; je sais que je serai en retard. Les travaux que ce monde fait pour le rendre plus fluide le rendent plus lent : c’est une leçon aussi. Les trous qu’ils font à la terre dans l’illusion qu’ils la façonnent à la main de l’homme sont surtout les lieux qui vont nous engloutir. De telles rêveries me recouvrent entièrement. Je me glisse dans la file de droite, je vais au rythme de ces pensées ; il y a des colères en elle. Il y a souvent rien.

Palais Longchamp, dans l’embouteillage, la pluie soudaine et brutale, pour nettoyer tout cela (en vain). Peut-être un savant a-t-il déjà écrit une histoire des larmes ; tant pis, il faudrait en écrire une, une autre ; moins savante, plus terrible. Elle dirait le contraire de ce que je viens de jeter là, le contraire de la lenteur (de l’éclair plutôt) et de la pitié (de la peine plutôt), le contraire des leçons : ce serait très joyeux. Elle commencerait au loin par un corps allongé dans un lit défait, presque nu, qui dormirait, souriant, le visage baigné de larmes, et les poings fermés. On serait autour de ce corps. On regarderait. Lentement, on viendrait contre lui. On serait nu aussi. On fermerait les yeux. Le jour se lèverait.


arnaud maïsetti - 13 octobre 2018

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