qu’un instant je revoie
21 octobre 2018




Faites-moi cette joie,
Qu’un instant je revoie
Quelque chose de vert
Avant l’hiver !

Nerval, « Politique » (Petits châteaux de Bohême : prose et poésie, 1853)


Max Richter, Dream 1 (before the wind blows it all away)


On n’a que du temps qui manque. Que ça. Entre deux jours, seulement de la nuit, et elle est si lourde, elle pèse ; on s’effondre. Là que pourtant il faudrait. Comploter contre le jour, le temps, et la nuit même, je ne sais pas. Au lieu des complots, on n’a que des trajets et des heures fixes où se rendre, et des papiers, et des fatigues au bout de la peine, pour la peine.

J’ai bien reçu la lettre de Rimbaud, qu’on reçoit presque chaque année, et sur laquelle on est des centaines à se pencher en pensant qu’elle nous est adressée. Je sais bien qu’elle m’est adressée ; comme aux cent autres. Demain peut-être, j’achèverai ma réponse ? J’aurais aimé recevoir une photographie de son visage de mourant, cette année, je crois bien que cela m’aurait donné des forces.

L’automne est devenu en quelques jours de l’hiver rageur avec le vent d’est partout : et soudain, ce dimanche, un printemps terrible. J’avais mon écharpe. On devrait être prévenu du retour du monde. Chaque matin, le mal de crâne me rappelle que je ne suis pas fait pour ce monde-ci ; chaque matin, les nouvelles que le monde nous envoie – malgré les lettres adressées par Rimbaud – nous consternent et sidèrent ; nous donnent des raisons de cracher sur lui sans même le regarder. On le regarde pourtant. On crache sur lui.

J’ai rêvé d’Argentine, et que je partais. Je louais une voiture (je parlais parfaitement russe), et je partais. Je découvrais un petite maison qui m’attendait, sur les hauteurs d’une grande ville, c’était le Québec. Je me posais ici. Je regardais un peu les feuilles tomber. Je dormirai ici ce soir. J’avais sur la table les pages vierges d’un roman définitif, le roman monde de ce temps. D’abord, je regarderai le lac. Et j’appellerai ma vieille tante bergère, morte il y a deux ans, pour lui dire que j’étais bien arrivé.

Au réveil, la fièvre était large et belle, elle sautait sur moi à pieds joins comme un enfant.

Toute la semaine ainsi. La voiture vers Aix ; les cours où sortir épuisé de tous les mots que je n’ai pas dits, qu’il aurait tant fallu dire ; les lectures en attente, Saint-Just en attente, la réponse à Rimb. en attente ; la vie qui n’attend pas.

Ce soir, malgré les retards et les travaux perdus, je note ces mots ici pour seulement ne pas abandonner les jours morts : j’aurais dû appeler ces carnets : notes des jours perdus. J’aurais dû faire autre chose que de perdre ces jours. Les noter ne les sauve pas. D’ailleurs, je ne les note même pas. J’arrache seulement cette heure-ci, pas les autres, au gouffre infernal du temps pressé de m’avaler. Cette heure-ci, je ne cède pas. Je ne cède pas. C’est ma manière de comploter à ciel ouvert. Minuscule et dérisoire complot ; j’ai presque honte.

Entendu cette phrase qui a fait la joie de ma semaine : « Plus d’ours polaires, moins d’actionnaire ».

Parlant de honte : il y a, sur Marseille, une couleur qui fait honte à nos jours.

Palais Longchamp, tout à l’heure, sur les pierres majuscules du monument, des camarades ont tagués "ridicoulous", j’ai pensé à eux. Des enfants courraient pensant ce monde est à nous, la preuve. Ils hurlaient dans midi : d’autres chassaient les pôkémons sans rien voir du réel que sa fabrication marchande. Les enfants hurlaient. Ils hurlaient. Au milieu, le temps passait, mais plus lentement soudain, et eux, ils hurlaient dans les cris qu’ils oublieront bientôt, mais qu’ils emporteront avec eux sur leur lit de vieillesse, sans aucune pensée pour nous.

Ils hurlaient, et moi je les regardais.


arnaud maïsetti - 21 octobre 2018

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