est serment
15 décembre 2018


 « … Oh ! qui démêlera mes souvenirs confus ! Je lui donne pour récompense ce qui reste de mon sang : en comptant la dernière goutte inclusivement, il y en a pour remplir au moins la moitié d’une coupe d’orgie. » Il parle, et il ne cesse de se déshabiller. Il appuie une jambe sur le matelas, et de l’autre, pressant le parquet de saphir afin de s’enlever, il se trouve étendu dans une position horizontale. Il a résolu de ne pas fermer les yeux, afin d’attendre son ennemi de pied ferme. Mais, chaque fois ne prend-il pas la même résolution, et n’est-elle pas toujours détruite par l’inexplicable image de sa promesse fatale ? Il ne dit plus rien, et se résigne avec douleur ; car, pour lui le serment est sacré.

Lautréamont, Chants de Maldoror

« L’heure bleue », Quatre aventures de Reinette and Mirabelle par Eric Rohmer

sous les pont passent le manque et ce qui ne le comble jamais : la distance qu’avec soi soudain on éprouve (la déchirure), et comment rejoindre – pensa-t-il désorienté – autour, la lagune incertaine des choses, la terre et la mer emmêlée qu’il faudrait mordre, à même ses lèvres, et se laisser porter jusqu’au large.

on pourrait dire les mots ; on ne dira jamais les vertiges.

à quels moments de la vie la vie se fait, se défait : et les cartes battues devant soi, les regarder, retournées : et qu’il en manquait une (le manque n’est pas l’envers du désir : mais son visage qui l’appelle ?)

marcher avec la chaussure gauche au pied droit : et au gauche, le pied nu : ne plus sentir la douleur, aimer le sang répandu derrière soi qui dessine le chemin que jamais on ne reprendra.

s’abandonner : je rêve sur ce mot, comme il est de tant de joie traversé par la peine, et que cette peine la vaut, plus que tout, et ma vie même.

sur les lèvres posées des rencontres sur les lèvres dévorées par le désir, brûlant comme la langue alcoolisée des soirs plus tardifs encore que le soir mort, tout ce qui a lieu : ainsi des théâtres quand l’actrice regarde le retardaire avancer dans le noir, se cognant aux fauteuils rouges, s’excusant par geste discret : que tout le monde voit et qui vient dialoguer avec les ombres là-bas, la jeune fille douce et féroce qui va dire les mots et faire les gestes pour celui qui était en retard et seul les comprendra.

oh la brûlure qui persiste longtemps, longtemps : sur la peau, la brûlure ne cesse de se répandre, les heures sont pour elle des centimètres, et du cou jusqu’à la commissure, les vagues qui submergent : je pense encore à la lagune, celle du Delta du Niger, et les autres.

sous le pont qui tient ensemble, comme un bras de femme, Noailles et la Plaine, l’effondrement et la relève, l’épuisement et son contraire, le vertige et l’abandon, le manque et le désir, les nervures politiques et les secrets érotiques, le sacré et l’immanence : toutes choses qui passent ainsi que des pensées follement ensauvagée par cette vie basculée, quand sous les ponts du Cours Lieutaud, on passe, la nuit, celle-là même qui fera jour.


arnaud maïsetti - 15 décembre 2018

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_désir demeuré désir _Journal | contretemps _Lautréamont _Marseille _Marseille, La Plaine