Le GPS, ou de la perte
19 décembre 2018



Keep going, going on, call that going, call that on.

Beckett, The Unnamable (L’Innommable)


Parfois, suivre le GPS aveuglement est une aventure : elle m’est arrivée tout à l’heure. Une aventure, comme dans les romans d’enfant ; ou comme, plus tard, on lit dans les romans insolents, où le mot aventure est davantage une liaison (entre deux lettres de La Marquise de Merteuil ?). L’aventure où m’entraîna le GPS n’est pas insolente : entre deux routes, mon GPS a donc choisi la troisième.

Oui, souvent, je sais combien il aime prendre des chemins que lui seul connaît, emprunte des détours comme des livres à la bibliothèque : par pur désir. Cette fois, il a inventé des chemins, a tracé entre deux routes la sienne frayée entre la folie, les hommes et moi. Moi, je le suis toujours.

Vers La Friche depuis Aubagne, je passerai donc par des lieux déserts et soudain l’autoroute, et soudain des ponts, dessous, dessus (le GPS voulait passer sous le pont puis sur le pont : je l’ai suivi) ; il voulait voir du pays, et j’avais du temps, et il pleuvait, et j’écoutais de la musique triste, et j’avais le vertige : je l’ai suivi.

J’ai vu la ville secrète, celle qui est dans la ville : non pas celle des axes qui relient, plutôt celle qui se révèle dans l’avancée comme une suite d’impasses suturées les unes contre les autres par des passages secrets qui complotent contre la masse organisée du territoire (il n’y en a pas). Puisque personne ne passe ici, les voitures sont garées au milieu de la route, il faut passer à droite ou à gauche, ce sont d’autres lois, les hommes et les femmes qui vivent ici, mon GPS voulait les saluer, je roulais lentement.

Comme toujours, je cherche l’allégorie : c’est ma maladie, pardon. Cette fois, elle me trouve. La perte qui dresse entre moi et le monde la Loi de ces jours m’appelle : je m’y livre entièrement. Dans l’évidence vers quoi la route s’enfonce, je m’enfonce comme dans un corps. Sous les larmes, aussi, je vais. Il pleuvait si fort.

Les visages qui surgissent dans le brouillard sont peut-être des cathédrales : seule la marche le dira. Le GPS le sait peut-être : la marche qui m’entraîne est la sienne. Oui, je n’ai pas peur.

Les visages au loin se précisent : c’est davantage qu’un visage.

Je voudrais relire Beckett au lieu de conduire, et j’essaie de m’en souvenir.

Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. (En anglais : Where now ? Who now ? When know ? Unquestioning. Without asking. I, say I. Unbelieving. Questions, hypotheses, call them that.)

et puis

Aller de l’avant, appeler ça aller, appeler ça de l’avant.

arnaud maïsetti - 19 décembre 2018

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