des portes sans battants
5 janvier 2019




Dimension qui distend, qui augmente, qui en largeur s’étend, m’étend. Qu’est-ce qui arrive, qui dérive, musique qui me bague, qui me baigne. La tête pleine d’aubes, j’avance poussant des portes sans battants.

Plus de lassitude. Arc-en-ciel de merveilles. C’es si beau le renouveau : le matin pense de partout. Est-ce possible ? Est-ce vrai ? Le mal, l’inquiétant, l’interminable mal, une nappe, une invisible nappe l’a fait disparaître.

Félicité ! Je n’ai plus à descendre.
Arrivée, une nouvelle arrivée. Le fleuve des arrivées s’écoule. Il n’y a plus que des arrivées.

Michaux, "IX. Lieux, moments, traversées du temps" (Moments, 1973)

Dominique A, Pour la peau (session acoustique, Le Cargo)


On ne sait jamais si on se trouve devant la fin ou le début : et je ne parle pas de la mer. Je parle de ce qui l’entoure, le vent, les hommes qui nous gouvernent, les amours. Je parle de ce qui est entre le vent et les amours, quand l’un emporte les autres, ou quand les autres l’entravent.

Mais je parle aussi de la mer, cette chose du monde qui nous fait penser à tout ce qui n’est pas elle, et qui nomme l’exact sentiment de l’incertitude devant la fin ou le début.

Devant la fin, on sait qu’on doit regretter et pleurer, et trouver les mots justes ; devant le début, on ne sait rien, on désire seulement, et que les routes s’ouvrent. Devant ce qui tient de la fin et du début, on est seulement un regard face à toi, et qui n’ose même pas demander, qui regarde, qui n’attend pas, qui se tient dans le présent étale des secondes qui valent cette peine d’être un homme.

La mer ne sait rien d’elle ; elle croit avancer de toute sa force, elle croit déborder, elle pense être la masse vivante de toutes choses. Si elle savait qu’elle était immobile, remuante, irrespirable : est-ce qu’elle n’essaierait pas de fuir elle aussi ?

Dans ce café où je ne suis pas, des hommes disent les poèmes déchirants qu’on ne peut dire qu’un samedi soir après le huitième verre, et que tu me manques, et que je voudrais le dire ici aussi, ils disent ça, où je ne suis pas – et pour moi aussi ? je crois en cela – ; et quelqu’un enregistrerait toutes ces solitudes en pleurant un peu, à la volée, pour le contraire de l’archive et du vol, mais pour le don aussi, pour relever de ce temps et de ce lieu, et partager la solitude entre ses amants.

Quand le soleil tombe, quelque chose commence qui ne finira pas : c’est chaque jour, le soir. Il y a une leçon. Les hommes qui nous gouvernent pensent à gérer ce qui existe. Je pense plutôt aux gouffres qui séparent la fin du début, aux gouffres en lesquels je suis entièrement, et aux gouffres où je ne suis pas (les nuits qu’il faudrait dormir d’un bout à l’autre auprès de ses propres rêves, de ses désirs mêmes), je pense à l’homme dans le café qui voudrait dire d’autres mots qu’il n’a pas, et pas seulement l’amour, mais l’amour aussi, et je ne les ai pas non plus, mais je les dépose ici, sûr que personne ne saura les lire, et les emporter.


arnaud maïsetti - 5 janvier 2019

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