et exister et mourir
20 janvier 2019



(Pas besoin, lumière, que tu la cherches, tu demeures
le filet de neige, tu tiens
ta proie.

Paul Celan, À hauteur de bouche



The xx, « Lips »
(I See You, 2017)



De l’autre côté de soi : est-ce bien ce qu’on appelle le soir, les révolutions, le désir d’être autre – celui de se rejoindre ? On se couperait les cheveux pour les voir pousser ? On se poserait des questions pour simplement poser les lèvres sur elles et les goûter, et les mordre ? On ferait son lit pour le défaire ? Et on écrirait pour ne pas se lire ? On vivrait cette vie pour l’autre, celle qui reste à vivre ?

Je regarde les cygnes plonger dans les profondeurs : et j’attendrai qu’ils me donnent des nouvelles de moi.

L’un et l’autre sont valables :
Touché et Non-touché.
L’un et l’autre, avec la faute, parlent de l’amour,
l’un et l’autre veulent et exister et mourir.) [1]

Il n’y a pas de lointain : il y a seulement, dans le temps, des approches qui rendent possible ce qui ne l’est pas. À distance des années, des villes et des corps, il y a seulement : tel ciel qui revient, qui est mon corps, qui est celui qu’avec la ville je partage – qui est nu de tout ce qui resterait à voir encore, à voir encore, à voir encore.

Évidemment que le ciel est vide et que la terre est recouverte du cadavre des dieux morts : que ce monde est invivable et que le détruire est une tâche de vivant : pour cela, ce n’est pas seulement à coup de pierres (c’est aussi à coup de pierre et dans la rue), mais dans le corps à corps, quel qu’il soit : et il est.

Il est.

Rêve de cette nuit. Inconnu. Ou perdu ? La réalité manque à notre désir.

Dans le parc, ce soir : le ciel était chargé jusqu’à la gorge au-dessus de la ville, mais vers l’ouest et le sud, là où le soleil tombait (il tombe dès qu’il se lève : il est comme nous), la perspective était nette et on pouvait voir jusqu’aux Amériques. (Mais au-dessus de Montréal, il devait faire nuit et la neige tombait sur un jour qui était encore la veille)

De l’autre côté de moi : la nuit avait été blanche et longue, le réveil longtemps après midi, et le déjeuner presque vers le soir – la fatigue était la joie même, celles des corps qui se retrouvent. De l’autre côté de moi, mille vies que j’invente pour me tenir chaud et près de moi. Au bord d’un lac, les volcans se réveillaient. Près des ruines, les chats ne se cacheraient plus. Deux hommes s’embrassaient. Plus loin encore, devant un vieux film, eux, allaient s’endormir et se réveilleraient pour plonger l’un dans l’autre et entrelacer leurs jambes, et se rendormiraient aussitôt, sans mot.


Stigmates de corolle, bourgeons, blocs ciliaires.
Œil épieur, étranger au jour.
Cosse, vraie et ouverte.

De l’autre côté de cela, la nuit tomberait peut-être pendant que je ferai silence.


Lèvre savait. Lèvre sait.
Lèvre finit de le taire.


arnaud maïsetti - 20 janvier 2019

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arnaud maïsetti | carnets




[1« Beides gilt :/ Berührt und Unberührt./ Beides spricht mit der Schuld von der Liebe,/ beides will dasein und sterben. »

par le milieu

_amour _désir demeuré désir _Journal | contretemps _la mer, toujours recommencée _Marseille _mémoire & souvenirs _Paul Celan