appels en absence
31 janvier 2019


Que la poésie soit liée à cette impossibilité de penser qu’est la pensée, voilà vérité qui ne peut se découvrir, car toujours elle se détourne et l’oblige à l’éprouver au-dessous du point où il l’éprouverait vraiment. Ce n’est pas seulement une difficulté métaphysique, c’est le ravissement d’une douleur, et la poésie est cette douleur perpétuelle, elle est l’ombre et la nuit de l’âme, l’absence de voix pour crier.

Maurice Blanchot, Le Livre à venir, 1959


Yann Tiersen, L’absente



En sortant du théâtre hier, la neige ne faisait que voler dans le ciel et n’atteignait jamais le sol. Je roulais lentement. J’écoutais seulement. Chaque mot tombait juste sur moi : c’était le contraire de la neige fondue dehors. La musique était toute entière dans la voix. Elle était claire, posée sur le monde autour. Elle rappelait les douleurs du passé et appelait pourtant doucement l’avenir : la traversée du présent. Je traversais la route dans cette traversée-là ; la voix dans la musique silencieuse de la nuit partageait le passé en deux comme du pain.

Alors, comme on pose sa voix sur la musique pour la soulever et lui parler dans la bouche, la voix se posait aussi sur moi, comme un corps immense et fragile, fort de la fragilité consentie, acceptée, traversée des douleurs jusqu’à ce versant là d’une vie qui aura laissé la mort en arrière – la neige et la voix tombaient sur tout cela, magnifiques, entrelacées – et sur moi ; je roulais comme on tend les mains pour saisir les flocons : on ne reçoit que de l’eau qu’on porte aux lèvres et le baiser fait frissonner.

La musique, ces dernières semaines, est une façon de me relier. À quoi ? Il faut des ruses pour ne pas tomber. Pour ne pas tomber complètement. Je possède quelques ruses, et si peu de talisman. Je me confie au talisman, au fil tendu entre cette vie et l’autre par dessus tous les vides. Je marche. Cette nuit aussi : je roulais.

L’absence de foi déplace les montagnes – phrase de B.-B. qui chavire. Je suis rempli de cette absence : les montagnes pourtant sont sur moi ; il faudrait creuser plutôt ; et sortir de l’autre côté vivant.

Je tâche ces derniers jours de ne surtout pas tirer les cartes du tarot.

Le soleil qui se couchait dimanche luttait contre le vent : les gabians aussi, qui luttaient de surcroit contre le soleil. Et la terre qui tournait au milieu de tout cela devait lutter contre le soleil, le vent et l’obstination des gabians. Face à tout cela, je luttais aussi – contre la terre qui tournait ; je voulais seulement être le mouvement, la loi de la chute des corps – et pas le corps tombant dans l’espace inerte des vides.

Relire des pages de Brecht pour trouver des forces, des armes, des désirs.

Non. Les désirs se trouvent ailleurs : dans le corps même, et à même les lèvres de qui appelle aux levées.

Sur l’écran du téléphone, plusieurs appels en absence – rappeler, comme on relève mes corps intérieurs après la nuit pour compter ceux qui restent, ceux qui seront présents. Ceux qui vont rejoindre.


arnaud maïsetti - 31 janvier 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu