la nuit est une illusion des étoiles
11 février 2019



[...] les ténèbres sont des apparences ; la nuit est une illusion des étoiles, le gouffre Dieu est plein de colombes et non de corbeaux. L’immensité a des entrailles de mère ; les soleils sont pleins de pitié pour les souffrances, et le ciel a des larmes plein ses étoiles. Ô hommes, tout aime. Ô bêtes, tout aime. Ô plantes, tout aime. Ô pierres, tout aime. Le firmament, ô vivants, est un pardon infranchissable. Et maintenant mourez.

Séance spirite du 22 mars 1854,
paroles recueillies par Victor Hugo auprès de la Table

Jack The Ripper, Old Stars (Ladies First, 2005)


Trajectoires qui se croisent : se longent, qui jamais ne se confondent ; trajectoires comme deux parallèles qui se couperont à l’infini (il faudrait pour cela que le plan soit courbe, et les droites amoureuses). Trajectoires de ces jours – nuits qui s’écartent, comme des jambes, qui voudraient ne pas s’espacer l’une de l’autre, et qui fabriquent du temps, de la patience toujours sur le point de se retourner en impatience. La nuit pourrait dire viens ; elle le dit – c’est à cela qu’on la reconnaît.

On la reconnaît aussi au jour, quand il s’efface.

« Parler du ciel sans le montrer jamais » – je ne sais pas : moi, je le regarde et cela m’attache à la terre. Je sais que le ciel est vide, et d’ici, je le vois sans aucun désir, plutôt pour m’assurer que mon ombre tombe à mes pieds. Du ciel, j’en éprouve plutôt la douleur comme les hommes qui pensent à leur amour perdu. Il n’y a pas de terre sans le ciel qui le porte. Et puis, on ne sait pas de quoi serait fait la mer sans les reflets qui tremblent à la surface des nuages qui s’éloignent. J’en suis là.

On frôle les étoiles mortes ; on conduit sous les tunnels dans un sens, dans un autre ; on se gare aux endroits interdits, sûr qu’il faudra passer la nuit à la fourrière ; on regarde des acteurs pour ce moment où ils disent où le spectacle fait défaut, et qu’ils le complètent pour ouvrir grand les portes au dehors ; on regarde autant les musiciens qu’on les écoute, pour saisir sur leurs lèvres mêmes non pas d’où viennent les mots, mais où ils vont (ici) ; on passe aussi ; on ne se comprend pas ; on s’excuse, on ne cesse de le faire ; on manque les plus belles pièces comme les phrases, qu’on ne trouvera que dans la solitude de trois heures du matin, et seul ; les paragraphes du livre, on les écrit dans le sommeil et à l’aube tout s’efface : on écrira cet effacement.

On ne regarde pas les étoiles parce que leur lumière ne témoigne que de leur disparition.

Approcher. C’était tellement de ces jours le mot.

Est-ce qu’on parle une langue qui nous isole ? Et comment passer d’une langue à l’autre, de soi à ce qui nous en libère ? Il faudrait peut-être seulement se taire, et comme dans ces moments où la foule est une vague, sentir l’autre nous soutenir l’épaule pour ne pas qu’on tombe. Il faudrait ne pas tomber.

Contre ce monde, l’hostilité grandit. On fait le compte de ce qu’on perd en chemin : on se sent presque honteux de laisser une place au rire – mais c’est la vertu aussi de ces jours tristes dans ce bas monde : qu’il oblige à réinventer les joies autant que la peine, pas seulement l’amour : et ce mot de vengeance si pauvre quand il porte sur l’autre, et si terriblement essentiel quand il se tourne vers l’histoire, le présent.

Si la nuit est une illusion des étoiles, c’est pour nous apprendre à voir dans le jour ce qui nous en délivrera. C’est aussi une croyance : que si ces étoiles sont mortes, c’est à présent qu’on les reçoit : c’est ce présent seul qui compte, est désirable, est cette paroi sur laquelle je m’appuie de toutes mes forces comme sur un corps.


arnaud maïsetti - 11 février 2019

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