Marseille, de Noailles à La Plaine | et je regarde tomber la pluie
7 mars 2019



Chaque protestation politique fondamentale est un appel à une justice absente et s’accompagne de l’espoir que dans le futur cette justice sera établie : cet espoir, cependant, n’est pas la raison première de la protestation. On proteste parce que ne pas protester serait trop humiliant, trop rabaissant, trop mortifère. On proteste (en construisant une barricade, en prenant les armes, en faisant la grève de la faim, en se tenant par les bras, en criant, en écrivant) afin de sauver le moment présent, quoi que l’avenir réserve.

John Berger [1].


On est quatre mois après l’effondrement. Passées la sidération, puis la tristesse, la colère et la rage, vient peut-être un autre temps. Ce cinq mars, au pied de la rue d’Aubagne dévastée, invisible presque, cachée par ces barrières tandis que crépitent les radios des flics tout près, les voix des habitants dans le soir qui tombe lentement disent la vie d’après, qui n’a pas lieu. Arrêtée nette ce quatre novembre, la vie d’ici, introuvable ou quelque part sous les décombres avec les huit corps. Des immeubles effondrés à vingt pas, on voit à peine les gravats. On dit que la rue sera de nouveau ouverte, bientôt, mais quand ? On dit tant de choses et on a tant menti. Nous, nous nous tenons à distance, nous gardons le silence : c’est le jour de l’hommage à nos morts, appelés tous les cinq du mois. Quatre mois après, on est où ?

Ces quatre mois, pas un jour sans une pensée pour ces corps sous l’immeuble, sous la ville même : non parce que c’est une image, mais parce que ce sont des corps, sous la ville sur laquelle je marche. Pas un jour : pas un jour non plus sans recevoir une insulte crachée par les pouvoirs, sans mépris,

Nous sommes effondrés par ce qui vient de se passer. Nous sommes en pleine compassion avec les familles et leurs amis. Nous nous inclinons devant ces huit personnes qui ont perdu la vie.

— Jean-Claude GAUDIN (@jcgaudin) November 11, 2018

sans qu’on découvre la logique abjecte, la construction lente et concertée de ce qui est le contraire de la fatalité, et qu’on nomme cela politique publique, ou stratégie d’aménagement du territoire, ou criminalité organisée, peu importe. Importent les corps, et les gravats autour, et les crachats sur eux, et sur nous.

Depuis quatre mois, nous avons eu d’autres raisons d’être habités par cette colère : les marches dignes sur lesquelles ils ont lâchés les chiens, les coups, les grenades et les lacrymogènes. Et d’autres insultes encore, et d’autres crachats. Les délogés, les mal-relogés : les oublis ; les enfants perdus, les familles disloqués ; les étudiants éparpillés. Les insultes. Pas un jour.

Beaucoup ont su trouver les mots, les gestes et les pratiques de contre-offensive qui ont pu nous donner de la dignité : c’était l’invention de formes de solidarité, c’était soudain se vouer, donner du temps et des forces, c’était se livrer à l’accueil. C’était aussi poèmes, des enquêtes, des témoignages, des recueils de témoignages : c’était tout cela : c’était partout une façon de faire corps, donner la parole, et de la faire entendre : de fabriquer une ville depuis les corps. Une manière de venger chaque jour où on recevait les insulte, en disant : il y a des corps, et au dedans, des voix, et en travers de la gorge de ce monde, il y a des mots qui disent que face aux insultes, il y a des vies dignes qui savant parler en leur nom.

Il existe des éclats précieux, des traces puissantes et fragiles de ces voix nécessaires comme autant d’armes, des armes si puissantes parce qu’elles datent la colère et ces jours, parce qu’elles sont des appuis pour d’autres jours qui sauront traverser la colère en mémoire, et la mémoire en devenir possible.

Le lendemain des effondrements des immeubles de la rue d’Aubagne, les pouvoirs ont dit : c’est la pluie. La faute à la fatalité avait cela d’injurieux qu’ils attribuaient aux puissances hasardeuses les crimes qu’ils avaient eux -mêmes préparés – on sait cela maintenant, d’évidence, comme on se doute qu’ils ne paieront jamais. Et toujours la pluie, la pluie, la pluie, la pluie, écrivait le poète – et je ne sais toujours pas comment il faudrait te le dire, camarade, je t’aime, et je te tiens le bras. Les camarades sont sous la terre écrasés par ce qui leur servait de toit et d’abri pour les nuits froides de novembre.

Je ne sais toujours pas comment il faudrait le dire. J’écoute les voix de Noailles, et résonnent en écho celles de la Plaine : c’est de l’autre côté de la longue route qui déchire Marseille dans le sens de la largeur comme une fermeture éclair dans le vêtement trop grand de cette ville. On enjambe, on se retrouve sur les hauteurs, La Plaine : ce qu’il en reste. Après des années de lutte, digne aussi, et âpre, les pouvoirs (les mêmes) ont décidé que non : ce quartier qui appartenait à ceux qui y vivaient reviendrait aux promoteurs. Le saccage de la Plaine commencerait par la découpe des arbres : ensuite, on y coulerait une grande dalle de béton, on poserait dessus des commerces, les loyers monteraient, on chasserait ceux d’ici, d’autres viendraient, qui dépenseraient l’argent qui finira de nettoyer le quartier, la ville, ce monde autrefois vivant. Mais personne ne s’est laissé faire. Quand un mur s’est levé pour protéger la requalification de la zone, ceux d’ici ont fait les gestes dignes et lancés les mots justes sur les bétons. Ça n’a pas empêché le mur de se dresser, mais ça a vengé l’humiliation. C’était resté debout aussi, davantage que le mur des Assis.

Je ne sais pas comment le dire, parce que j’étais loin alors – de Marseille, de cette vie-là. Qu’à rebours des mois, la solidarité de fait ne suffisant pas, j’ai beaucoup marché dans ces rues, beaucoup appris d’elles. On n’appartient comment ? et par quels pores de la peau ?

L’histoire tient à ceux, celles, qui vivent face à ces murs : je les regarde aussi, et dans la beauté terrible de leur geste, de leurs mots, se dire que le monde n’aura peut-être pas le dernier mot, finalement, surtout si on lui jette en boucle et en blocs les mots hurlés quand les murs se dressent, ou s’effondrent : que si ce monde s’effondre, ce sera de se dresser face à lui.

Dans le vertige, je ne sais pas comment il faudrait le dire, encore, et je pense encore aux huit de la rue d’Aubagne, qui dorment sans rêve, étouffés par les pierres.

Ce soir, je regarde la pluie qui ne tombe pas.


arnaud maïsetti - 7 mars 2019

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[1merci B. M.-C.

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