que notre force excède notre malheur
11 mars 2019



Qui, sinon ceux d’entre nous qui ont souffert, pourrait témoigner que notre force excède notre malheur, que l’on sait se relever après avoir perdu et que l’on peut vivre sans illusions.

Ingeborg Bachmann


Je ne prendrai pas de photo des masques, des corps, des postures, je manquerai inévitablement les cris et la lumière, l’intensité des circulations, la fluidité de la ville autour qui semblait naviguer avec les mouvements de la foule. Je marcherai seulement comme si c’était possible. D’ailleurs, ce ne l’est pas : dès le premier pas, on m’arrête et m’enfarine. Evidemment, je n’étais déguisé qu’en moi-même, et ça ne prend pas.

Du Carnaval Indépendant de La Plaine Noailles Réformés & Belle de Mai, les médias diront le lendemain (aujourd’hui) qu’il a dégénéré vers la fin. Comme si les insultes chaque jour du pouvoir, les violences partout visibles dans le quartier – le mur qui donne envie de pleurer à chaque fois –, et qu’à deux pas la rue d’Aubagne effondrée n’étaient pas les signes d’une politique dégénérée jusqu’aux crimes. Le soir, si le grotesque arc de triomphe est badigeonné de phrases joyeuses et terribles, c’est pour la terrible joie, pleine de colère, quand il faut reprendre possession des murs de la ville. La nuit plus tard encore, évidemment, les affrontements auront lieu sur la ZAD devenu ce chantier, ce charnier de ville où les flics balanceront les grenades défensives en désespoir de cause. Dégénéré ? Je cherche le contraire de ce mot.

Dès le deuxième pas dans le carnaval, on m’arrête : je me suis rendu coupable d’avoir dépassé et franchi le cortège. Me voilà puni. Une cartomancienne magnifique me tend un jeu de cartes, un peu désolée. Je dois tirer une carte au hasard (il n’y a pas de hasard). Cette carte est évidemment la plus belle du jeu – je n’ai pas besoin de voir les autres pour le savoir. La cartomancienne procède à la lecture dans la fureur de l’orchestre désaccordé autour de moi. Elle dit : c’est la quatrième carte, celle de la force et de l’harmonie. Et elle s’en va.

Devant les murs de La Plaine, je suis trop loin. Je regarde et ce soir écrire me fait honte, j’écris pourtant, peut-être à cause de la honte. J’écoute les chants et les colères, et l’ivresse de la joie d’être de ce côté des choses, de la vie librement lâchée sur la vie.

Non, ce n’est pas vrai que je suis émerveillé soudain. Seulement, l’émerveillement est mon regard natif sur toutes chose quand je regarde pour la première fois le jour qui venge. Alors je regarde, avec mes yeux émerveillés qui sont les miens.

Au pied des murs de La Plaine, je ne vois pas les compagnies de CRS derrière tout près, seulement les taches rouges que font les costumes au loin, au près, qui dansent la danse folle de toute la vie.

Le soir, je dessine sans intention particulière : les visages, sauvages la plupart, sont tendres aussi. Je sais ce qu’il regarde. Quelque chose derrière moi qui est aussi en moi : et qui tremble, doucement, simplement, terriblement. Je ne cherche pas l’harmonie en moi : seulement à m’ajuster à ce chaos que fabrique le monde désirable.

Quant à la force, je sais aussi que c’est ma carte au tarot – la jeune fille qui ouvre la gueule du lion comme une caresse, cette carte à l’érotisme délirant –, je sais que d’une force, on ne perçoit que les effets, et qu’elle reste invisible. Je sais que je suis aussi la faiblesse et qu’il faut lui accorder une grande part pour traverser l’une et l’autre, que cette traversée est seule celle qui vaille : et je ne sais peut-être que cela.


arnaud maïsetti - 11 mars 2019

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