Saint-Just & des poussières | I. Le trou
12 mars 2019


Premier Chapitre

Devant le trou de la terre ouverte comme un ventre, le fils regarde le corps qu’on descend jusqu’à toucher la sol noir là-dessous, déjà grouillant de vers invisibles et noirs, assoiffés. Le fils vient d’avoir dix ans : ce n’est plus l’enfance, ce n’est pas l’adolescence – c’est avoir autant d’années que de doigts fermés au bout de chaque bras trop maigres, deux poings serrés contre l’injustice qui emporte un Père pour toujours au fond des trous que ce monde sait si bien creuser.

Il fallait bien une date impeccable : cet automne 1777 est celle-ci. C’est la naissance. D’ailleurs, au moment de la mort du fils – dit-on (mais on dira tant de choses, et il s’agira toujours d’y croire) –, les seules pensées du fils iront pour le Père, autant dire pour le trou noir que dans Blérancourt les hommes avaient creusé rien que pour lui, Louis-Jean Saint-Just, paysan et soldat qui porte jusqu’en terre épinglée sur le cœur la Croix de Saint-Louis.

Avait-il jamais été paysan ? Fils de riches laboureurs, oui, fils et frère de propriétaires donnant l’ordre d’aller sur les terres à charrues arracher tout ce qui oserait pousser, oui : mais fils et frère seulement, et propriétaire seulement comme on hérite d’une vie. Pour Louis-Jean, huitième d’une fratrie de onze, cet héritage est maigre et déjà bien entamé. Alors il faut regarder ailleurs que dans le sol les sillons déjà tracés par les frères. Ailleurs, c’était au-delà des frontières et plus loin encore. Pour approcher les frontières, pas d’autres choix que les armes. Soldat plutôt que paysan. Il faudra quitter ses terres de l’Aisne et entrer dans la carrière. Cavalier dans l’Armée du Roi, il chargera sabre au clair dans les guerres inutiles que le siècle multipliait pour tromper l’ennui et divertir les Princes, toutes ces guerres dont les noms sont perdus – Guerres de Succession d’Autriche ; Guerre de Succession de Pologne ; Guerre de Sept Ans –, et les villes qui baptisent de sang ses faits d’armes portent aujourd’hui des noms de défaites qui n’ornent aucun Arc d’aucun Triomphe. De Minden en Wesphalie, il rapporta des blessures, des médailles qui étaient presque des titres de noblesse. Sous ce presque se loge tout ce qui sépare, dans cette terre de privilège, l’existence véritable de la pure insignifiance. Noble ou non : tout ou rien, et lui était plutôt rien que tout, mais presque tout : au moins avait-il été brave soldat du Roi. Lui savait bien que brave n’était pas un titre, ni un nom, seulement la seule attitude qui permet de rester vivant sur le champ de bataille et vivant encore quand on lui a survécu en ce bas-monde levé pour séparer le rien du tout. Il était à la frontière du rien et du tout : aux yeux de ceux qui n’étaient rien, il semblait tout ; et il restait évidemment invisibles pour ceux qui savaient qu’on ne pouvait être le tout qu’intégralement.

Sa pension n’en faisait pas même un parti enviable. Il était trop âgé. Mais quand on porte un nom qui lorgne vers la sainteté, qu’on est presque le tout de ce monde, on trouve plus facilement des partis favorables peu regardant sur le presque des existences. Elle s’appelait Marie-Anne et avait sans doute les mains blanches, vingt-cinq de moins et des terres qui ne désiraient que se marier à un nom en odeur de sainteté.

Il trouve Marie-Anne au bord de la Loire, dans la Nièvre qui est comme le cœur d’une France perdue, un trou : Decize, au sud de Nevers et au nord de Montluçon, loin de tout en somme. Ils se marient : ils se multiplient.

Le 25 août 1767 tombe un mardi : le soir-même, on jette sur l’enfant l’eau du baptême. Louis-Antoine hurle comme il se doit sous les voûtes de l’église Saint-Aré de Decize. Deux filles suivront fatalement : deux sœurs de charité qui feront de Louis-Antoine le fils unique, seul héritier du nom.

Dans la ville de Decize, les Saint-Just sont des apatrides : puisqu’ils ne sont pas d’ici, ils jouissent d’une aura énigmatique avec laquelle joue le Père. Le Maréchal des Logis se laisse appeler Ecuyer, il porte la Croix sur le poitrine et comme le grade l’exempt de payer la taille, on lui donne du Monsieur de Saint-Just qu’il ne corrige pas. Plus tard, quand le fils entrera lui aussi dans la carrière, l’autre carrière – celle plus redoutable encore qui l’attendait, et qui n’attendait peut-être que lui –, le fils laissera faire aussi : on dira à son passage Monsieur de Saint-Just, et il ne corrigera rien, en jouera aussi. Ça lui passera vite – parce qu’on prit rapidement l’habitude de trancher dans la vif et à hauteur d’épaules des particules qui sentaient le vieux monde. À plus forte raison quand on porte un nom qui respire la sainteté. Fallait-il avoir foi dans le talisman du nom pour porter haut la sainteté contre laquelle on lancerait les plus terribles coups. Juste, le nom claquerait bien comme le bruit d’un bouclier sur la hache de l’histoire. De la justice, une sorte de drapeau en lambeau qui témoignerait des batailles, la cicatrice comme garant : et par l’amputation du e, le gage d’une blessure qui l’honore. On n’accepterait le saint pourvu qu’il soit celui de la justice combattante mutilée sur le champ de bataille de l’époque. Avec un tel nom on se bat nécessairement contre soi-même, la fatalité de l’héritage et celui du Père qui l’a transmis.

Saint-Just. Restent sur le nom des restes d’un temps qui était aussi le sien : celui du père qu’il jeta sur le fils comme un vêtement trop grand pour lui-même et si parfaitement ajusté au fils. Celui d’un monde qui ne pouvait se concevoir que dans la vanité d’une grammaire où le complément de nom était tout avant qu’il ne soit rien, preuve de culpabilité même que la mort seule pouvait faire expier. D’un monde où la sainteté était ce tout portée au plus haut. Celui d’une colère qui réclamait la justice au prix des corps, ces corps dont il ne fallait voir plus qu’une tête pourvu qu’elle tombât. Celui des terres qu’on déchire comme des corps et sur lequel porter le fer pour qu’il expire.

Si le père prit les armes pour conquérir des titres, le fils les ramassa aussi pour en déposséder le monde. Comme on ne tue pas le père sans s’arracher une part de sa peau, il portera le nom de Saint-Just comme un crêpe violacé, un mauvais coup de l’histoire. C’était la sienne dans la mesure où c’était celle de son père : et contre l’histoire aussi il fallait prendre les armes, contre son nom.

Devant le trou, il ne pense pas à l’histoire ancienne et perdue, ou celle qui vient pour tout engloutir. Il n’essaie pas d’oublier le nom et le visage. Le fils fait peut-être le contraire d’oublier, mais on ne possède pas de mot pour dire cela. Et encore moins de trace. Reste une image : un trou sur le 9 septembre 1777 à partir de quoi Saint-Just le fils est orphelin, et par la force des choses, libre, désespérément libre.


arnaud maïsetti - 12 mars 2019

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