le point de sursaut et d’éveil
20 mars 2019



Compte les amandes,
compte ce qui était amer et t’a tenu en éveil,
compte-moi au nombre de tout cela :

Paul Celan



Vers le centre, mardi, on ne trouve que ce qui déborde : la pensée au matin sauve de la nuit — les rêves manqués comme des rendez-vous, terriblement ratés à tel point que j’essaierai (vainement, combien vainement) de me rendormir pour recouvrir le rêve idiot et me racheter : peine perdue, oui. Alors se lever, et se rendre dans le centre pour au moins laver l’humiliation du rêve nul et non avenu. Le Vieux-Port n’est pas noir de monde, mais la colère y est joyeuse ; la grève trop clairsemée pourtant. Le monde continue de marcher vers lui-même ; ici, la machine qu’on voudrait gripper nous regarde casquée jusqu’au dent, en souriant.

Ce n’est que lorsque je quitterai le cortège — quel mot —, qu’il y aura des affrontements, vers la Place Castellane, alors que je tournais le dos et que j’allais me perdre au cœur de la Plaine : le rêve manqué continuait de mordre sur le jour.

La Plaine était vide.

je cherchais ton œil quand tu l’as ouvert
et que personne
ne te regardait,

Marcher dans Marseille l’écharpe à la main : ce matin, le froid était encore celui de février, mais à midi, c’est le mois de mai partout — sur le mur, l’inscription griffée au lieu des encombrants donne envie de pleurer

Plus loin, ce seront d’autres blessures joyeuses, celles du carnaval de la semaine passée : les banques sont toutes heureusement lacérées, les distributeurs ouverts comme des ventres, les murs disent rageusement et dignement les mots qu’il faut pour recouvrir l’horreur de ce monde partout étalé comme une provocation.

La Plaine, ce midi, dans le vent qui refusait de tomber, flottait comme un drapeau.

Ils avaient mêmes ouvert les boîtes aux lettres, et écrit sur elle, la vie dans la langue ancienne - et cela aussi donnait envie de pleurer, surtout à cause de la question posée par-dessus qui n’avait pas besoin de point d’interrogation pour être adressée, poste restante, à qui refuserait de répondre.

j’ai tourné ce fil secret
sur lequel la rosée que tu pensais
a glissé en bas jusqu’aux cruches
que protège une formule qui n’a trouvé le cœur de personne.

Le jour, je travaillerai lentement — non pas un peu*, mais une ligne après l’autre : je voudrais l’éclat pourtant, les phrases brèves, quelque chose qui tombe comme une pierre : au Champ de Mars, je lève la tête dès que quelqu’un rentre. Je me mouille les cheveux aussi. Je bois trop de café — je lis que ça pourrait recouvrir l’asthme qui s’est posé de nouveau sur ma poitrine depuis samedi et ne me quitte plus. Peine perdue.

Toutes les heures passent.

Je n’en manque aucune et c’est pitié : il faudrait pourtant se saisir d’une seule et s’y arrêter, et écrire sur elle comme sur la peau, avec les doigts seulement, avec le corps tout entier reposé sur elle et ça durerait la nuit jusqu’à l’aube, cette seule heure, mais non. Ici, les heures passent dans la ville qui est comme vide.

C’est là-bas seulement que tu es entré tout entier
dans le
nom qui est le tien,

Les colères pourraient remplir les vides ; sur tous les murs de la Plaine, les slogans sont davantage que des images. Bien sûr, les images qu’ils deviennent sur mon écran les réduisent à la pauvreté de cris avortés ou de joliesses sans effet. Pourtant, c’est le plus beau livre que j’ai jamais lu parce qu’il est le contraire du rêve de ce matin — il ne manque jamais.

Ici, Saint-Just puise à ces colères pour mieux être autre chose que de la poussière —

tandis que c’est là-bas

que tu as marché d’un pied sûr vers toi-même,
que les marteaux se sont balancés librement dans le beffroi de ton silence,

tandis que c’est là bas

que le tout juste Entendu est soudain venu jusqu’à toi
que le déjà-mort t’a aussi entouré de son bras,
et vous êtes allés trois en un dans le soir.

Le soir, la journée continuera de se multiplier — rue Crimée (une heure qui comptera pour un jour) ; et puis Quai de rive Neuve : se garer n’importe où sans savoir si je retrouverai la voiture ici ou au fond du port, dans les fourrières et que sais-je ; se rendre dans des lieux de perdition sans trop regarder, arriver à l’heure pile (je m’étais encore perdu en venant) et écouter le conteur pour le conte, mais aussi et surtout pour approcher l’irradiation, je ne sais pas, chercher un visage, et la voix, et les gestes : je ne sais pas ce que j’écoute, j’écoute, et je regarde, du dernier rang, sans voir le visage, cherchant le visage : peu à peu, je comprends ce que je fais ici (il y a dans Sallinger, cette page sur la page blanche : une histoire de vide, et de manque : encore : encore)

Et quand je rentre, j’adresse une dernière pensée au silence à travers les branches qui semblent mortes, et qui portent aux terminaisons quelques bourgeons naissants. Le lendemain — aujourd’hui —, je poserai la question de la violence : je chercherai, comme une promesse, un sursaut (est-ce un réveil ?), pour le provoquer en moi-même aussi.

Rends-moi amer.
Compte-moi au nombre des amandes.


arnaud maïsetti - 20 mars 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu

_colère _désir demeuré désir _Journal | contretemps _Marseille, La Plaine _Paul Celan _théâtre _vies