Hypothèse #3 | de quelqu’un
19 avril 2019



Il s’offrait à Toi dans la main :
Un Tu, sans mort,
auprès duquel tout le Je revenait à soi...

Paul Celan, « Les Syllabes Douleur »



Je lis, sur le mur virtuel [1] d’une amie [2], ceci :

mercredi 17 avril 2019 : Marielle Macé continue de construire des cabanes. ce soir il s’agissait de construire un "tu" invraisemblable, une adresse exorbitante (ce lyrisme) : adresser la parole à ce qui ne répondra pas, à ce qui ne parle pas, à ce qui n’existe pas - à nos morts - aux pierres - aux arbres - aux bêtes. "Ce poème t’est adressé mais il ne rencontrera rien." une parole non-orphique, donc (inanimante) mais faisant quand même "l’hypothèse de quelqu’un" (Jacques Roubaud).

De l’adresse, j’aurai tant tourné autour depuis toujours : avec ; parmi ; face à elle — des postes restantes, des lieux invraisemblables pour chercher des adresses impossibles ; ou pour les rendre possibles : il n’y a peut-être pas d’autres questions, non, pas d’autres que celle-là, celle de l’adresse. Ces jours, ces nuits, ces années, je reste avec la question en moi, c’est la blessure secrète, terriblement joyeuse, d’une mélancolie fondamentale (mais sans tristesse), d’une inquiétude absolue (et le goût du plaisir).

Je lis, sur le mur bien réel de La Plaine tout à l’heure : pas les arbres, on vous a dit — et c’est toujours la même émotion face à la phrase, devant le saccage, et la dignité de lui répondre, d’enfance, de rage. Quant à l’adresse, frondeuse : elle dit tant.

Hier soir, je lis devant un public — je n’aime pas le mot, pas plus que celui de spectateurs ; je crois qu’il n’y a pas de mot [3] —, ce texte d’Imre Kertesz qui se débat avec les vieux fantômes de 1956. Je cherche encore une adresse : en moi, elle restera longtemps introuvable, avant de tomber, comme une flèche qu’on lance au hasard et qui tombe sur une fourmi, à l’endroit exact où je ne l’attendais pas. C’est au détour d’une phrase, sur le devoir : l’écho intérieur de Walser (« faire en sorte que le devoir et le désir ne fasse qu’un » [4]). Alors, je peux lire tout le reste, et le passage sur Malher [5] que je ne comprenais pas s’ouvre, et tout se brise aussi, et l’adresse fraie, pour laisser passer le courant d’un barrage rompu.

Je lis : dans la musique, les animaux perdus (tout à l’heure : une perruche d’Amazonie [6]), les nuages, les corps dans le Champ de Mars ce vendredi après-midi, les livres de l’Hydre à Mille Têtes [7] ; les corps dehors, les corps dedans, les corps dans les rêves, les mains, les larmes : peut-être est-on lâché dans le réel pour lire, et traverser les adresses, habiter une adresse après l’autre et se laisser habiter par elle.

Et dans la lecture du grand dehors partout répandu comme débordant le monde éventré, oui : poser les mains, déposer quelques signes comme autant d’adresse, comme dans le ciel les étoiles* qu’on suit quand on prend le large et que l’océan rend seul, que la solitude est belle et vaste, mais que les étoiles font signe des solitudes reliées malgré tout, sans rien abolir des distances, mais les joignant silencieusement — comme sur la peau on écrit avec le bout des doigts ; comme avec les lèvres et les dents sur la chair, on écrit pour chercher l’adresse, et parfois, on trouve des parois aberrantes, secrètes, des murs sur lesquels on écrit pour qu’un autre que nous lâché comme nous dans le grand dehors répandu pose aussi les yeux et les mains, reconnaisse l’adresse, et — reconnaissant —, l’emporte peut-être dans la nuit brisée en mille et un morceaux.


arnaud maïsetti - 19 avril 2019

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arnaud maïsetti | carnets




[1là où on trouve les forces du réel

[2est-elle à Paris encore ? à Rome ?

[3ou alors : dire : je lis en public ?

[4je cite de mauvaise mémoire

[5sur la mort comme acceptation

[6l’affichette sur tous les murs du quartier, désespérée

[7j’emporterai La Guerre des Pauvres, finalement

par le milieu

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