Quand la nuit vient | Le journal #8
25 mai 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

Tous les jours il prenait des nouvelles du monde. Le matin autant que possible puisque si midi passait, le monde avait basculé déjà ailleurs, c’était un autre présent. Le matin seul lui appartenait.

Il lisait surtout pendant les temps morts des transports ou quand il devait attendre, quand il n’y avait rien à faire, rien d’autre que se creuser le visage : le journal passait le temps. Dans ce passage, ce qu’il lisait, il ne le savait pas très bien, c’était peut-être le passage lui-même plutôt que le temps.

Les nouvelles pouvaient bien venir d’ici ou d’ailleurs, il ne voyait rien autour de lui qui leur ressemblait. Il ne lisait rien qui lui révélait le monde. Ces nouvelles pouvaient bien avoir été écrites il y a longtemps ou pour plus tard ; question de nuance.

Il comprenait que là sans doute avait lieu le présent, là qu’il s’écrivait, dans les journaux qu’on avait inventés sans doute pour cela.

Peu importe ce que le présent disait, il le disait toujours avec les accents d’un même scandale dans l’organisation du monde, d’un même désenchantement pour l’infléchir, et avec la même certitude qu’à force de temps le présent pourrait devenir celui qu’on aurait choisi. Mais non. Le présent était toujours semblable à lui-même : toujours différent de celui qu’on voulait.

Il fallait admettre que le monde qu’on avait fabriqué lentement tous ces siècles n’étaient pas été fait pour nous : pour qui alors ? Ceux qui l’avaient fait étaient morts, et les journaux n’en parlaient pas. Ceux qui l’avaient fait nommaient chaque rue de ce monde maintenant ; l’ironie était indécente et cruelle.

Les journaux comptaient sur le futur pour réparer le temps : mais quand le futur venait, ce n’était que du présent échoué sur lui-même.
C’est ce qu’on lisait tous les jours depuis toujours, et c’est ce qu’il lit encore tous les jours depuis tant d’années. Le temps échoué sur lui même, le matin quand il attendait.

Dans les journaux, on mesurait ce temps, on en fabriquait la disparition aussi. Pour remplir le journal de nouvelles, on ne pouvait pas se permettre de compter sur le temps long des choses qui adviennent dans l’invisible.
Des événements historiques, il n’en avait pas connus beaucoup. Des avions qui s’écrasent à la télévision, oui, et des victoires sportives ; c’est bien peu.

Pour le reste, il avait l’impression que les journaux ne cessaient d’annoncer un chaos qui ne venait pas vraiment, qu’on évitait toujours à la dernière minute, dans les rencontres au sommet, ceux de la dernière chance qui se succédaient sans fin. C’était devenu presque une déception de voir que le gouffre vers lequel on allait chaque jour, on l’évitait à chaque fois : qu’on n’était décidément jamais au rendez-vous du chaos que l’Histoire promettait.

Le chaos reviendrait bien sûr (il est si désirable), les jours, les mois, les années suivantes sur les mêmes pages des mêmes journaux. Le chaos était toujours différé, et revenait sans cesse.

Peu à peu, il craignait qu’on perde foi en ce chaos. Lui-même n’était plus sûr de croire au chaos. Le jour même où on annonçait le gouffre cette fois imminent, il savait déjà qu’on trouverait des façons de l’éviter de nouveau.
Peut-être le chaos surviendrait-il sans qu’on le remarque, trop occupé qu’on sera à en inventer d’autres ?

Peut-être que l’on était déjà dans ce gouffre qu’on n’avait autrefois pas su éviter ? L’histoire n’était peut-être pas au fond de ce gouffre, mais le gouffre lui-même ?

À ces pensées dérisoires, il ouvrait les pages sports. Les résultats étaient tout aussi décevants, mais au moins irréversibles. Là, les défaites les plus terribles n’étaient toujours que des veilles de victoires. Même les victoires n’apportaient plus de joie, seulement le soulagement d’avoir évité la défaite.

Le soulagement des victoires comme le chaos du gouffre était toujours provisoire. Pour le savoir, il fallait lire le journal du lendemain, qui donnerait des nouvelles du jour d’hier qu’on passait à attendre.

Défaites et victoires étaient dérisoires dans la marche du monde, comme tout ce qu’on lisait dans les journaux, et comme les pensées formulées contre les journaux : et comme cette dérision vaut les autres, elle était peut-être la marche même du monde.

À cela cependant, à cela seul, il résistait – quand le sentiment de la dérision venait, il fermait le journal. C’était midi.

Lui, chaque matin, il tâchait d’empêcher midi de venir trop tôt.


arnaud maïsetti - 25 mai 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu