Quand la nuit vient | Les larmes #11
28 mai 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

C’était souvent. Il suffisait de peu. D’abord, il résistait. Pas longtemps. Quand il cédait, il savait accorder le temps qu’il faut au ravage. Ensuite, il effaçait son visage.

Il pensait toujours que c’était la dernière fois, que plus jamais il ne serait capable d’une telle tristesse, que ce serait à l’avenir, oui, au-dessus de ses forces. Dans le calme qui suivait le ravage, il se disait qu’une telle tristesse passait avec l’âge et le temps. Restes d’enfance qu’il évacuait. Mais il se trompait. C’était souvent ensuite que de nouveau il pleurait.

Il se souvenait des premières larmes d’adulte versées – il s’en souvenait très bien, et de l’endroit où il était, et devant quoi il se tenait, de comment il s’y était livré, et du mystère aussi.

Au fond de la salle de cinéma, il était calme. Il ne s’attendait à rien. Il avait d’abord eu à subir les conversations devant lui qui l’avaient accablé. Il avait patienté avant le début du film tranquillement, dans cet agacement. Il était fatigué, peut-être, mais pas davantage que d’autres jours, et comme toujours depuis quelques années ; c’était la fatigue qui le maintenait en éveil. Préoccupé, sans doute, comme toujours, comme tous, par mille pensées qui empêchaient, mais fabriquaient les tâches de cette vie.

Le film avait commencé.

Est-ce que c’était à cause de la musique à l’ouverture du film, cette musique qu’il connaissait si bien et dont il avait appris à entendre chaque nuance et les mouvements de poignet sur un piano imaginaire, et les maladresses du pianiste, le contretemps dans la reprise du tempo qui n’appartenait pas à la partition et que lui seul sans doute à force d’écoute avait patiemment su déceler, infime, et qu’il avait su accepter comme un secret ; ou était-ce parce que cette musique s’était posée sur des images qui ne lui appartenaient pas ; ou bien encore à cause de ces images justement, l’angle de cette rue qui s’ouvrait, le montage des premiers plans, le lent mouvement latéral, les murs de la ville qui faisaient naître des souvenirs qu’il n’avait pas vécus et dont il éprouvait soudain l’absence plus violemment encore que la beauté ; ou parce que la fatigue cette fois l’emportait ? C’était là le mystère auquel il s’était livré entièrement et sans résistance sur le champ.

Il avait pleuré silencieusement pendant tout le film. Du film, il n’avait gardé aucun souvenir véritable – un film comme tissé d’images de sa propre tristesse (le film ne l’était pas, semble-t-il, triste). Les images posées là-bas, qui racontaient l’histoire, n’avaient été qu’un levier. Elles avaient soulevé en lui autre chose que la tristesse seulement. Lui, sans bruit, avait pleuré des larmes dont il ne pensait pas être capable, doucement. Il avait pleuré sa fatigue et sa douleur, la joie d’en être délivré, toute une vie qui n’était pas la sienne et qu’il acceptait.

Quand le film s’était arrêté, les larmes aussi immédiatement ; la lumière a fait recommencer les conversations accablantes. Il était sorti vite, comme toujours.

Lentement, il était rentré à pied, c’était loin : pour essayer de comprendre. Il s’était perdu en chemin, peut-être pour se donner plus de chance. Quand il s’était couché, il avait repensé au film et les images lui venaient, la voix d’un garçon sur ces images, le lent déroulé d’une histoire qui s’abattait sur lui pour lever la tristesse et pour l’en consoler.

D’où les larmes venaient, il ne voulait plus le savoir. Où elles allaient ? C’était tous les jours une leçon : là, le mystère même.

Ensuite, c’était parfois un couple de vieillards dans la rue qui se tiennent la main (ou s’embrassent), l’orage et la pluie forte (la course d’une jeune fille et son rire sous le déluge), ou le sens des coïncidences (un mot parfois, lu à la volée), cela suffisait pour le ravage.

Triste, il ne l’était pas vraiment. Tant de choses par ailleurs puissantes le laissaient indifférent. Le ravage tenait au minuscule et au vol. C’était quand il assistait, de loin, malgré lui, et sans y avoir été autorisé, à ce que la vie interdisait en lui. C’était l’interdit pur, inoffensif. C’était la profanation de la joie. C’était la beauté cruelle d’être loin et de s’emparer de la vie.

Il en allait de ce ravage comme d’une forme de mort : on était certain de sa fin parce qu’on était une part d’elle.

Un jour viendrait peut-être où il ne l’éprouverait plus, incapable de la voir. Ce sera signe alors de l’avoir accomplie en lui.

Pour le moment, le ravage lui garantissait au moins cela : la preuve qu’il se tenait au milieu des hommes comme derrière une vitre et qu’il veillait pour eux l’innocence de leur vie et sa menace – puisqu’ils ne savent pas, eux.

S’il appartenait, évidemment, à la vie des hommes, ce n’était que sous l’image du voisin derrière les rideaux, ou des carnages qui font dormir : un secret, rien de plus. Il ne savait rien du secret de ce secret, et si un jour il lui serait révélé. Il craignait ce jour.

Car un jour peut-être il apprendrait à ne plus pouvoir pleurer – comment savoir si cela le sauverait, le condamnerait ? Alors à chaque crise de larmes, silencieuse et violente, il était parfois terrifié que ce soit la dernière ; et parfois, il l’espérait.

Toujours, le ravage le maintenait en vie, en secret, dans cette vie où le front posé sur la vitre, il regardait : il regardait la jeune fille courir dehors sous la pluie et il regardait sur le reflet ses propres larmes, il regardait tout cela à la fois comme une seule chose qui le fondait.

Quand tout était terminé, que ne restait de la profanation que de l’eau morte sur son visage, il pensait à chaque fois : c’est peut-être fini. Et cela lui donnait envie de pleurer.


arnaud maïsetti - 28 mai 2019

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