Quand la nuit vient | La rue #16
2 juin 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

C’était tous les jours. La veille, par exemple, la mort d’un homme au pied de son immeuble, la mort de froid, et tout à côté, des enfants qui mendiaient. Il avait appris à se protéger intérieurement de la rue parce que sinon il se serait effondré bien avant. Il regardait ces terreurs avec la colère froide d’être celui qui passait et traînait dans la rue, comme tous ceux qui passent et tournent au coin de la rue.

Bien sûr, l’homme, au pied de son immeuble, mort de froid, bien sûr l’enfant, pieds nus, qui tend les mains, bien sûr les centenaires enroulés dans les poubelles du métro, tout ce théâtre vivant des corps, les tragédies invisibles qui se jouent dans nos villes, bien sûr tout ce spectaculaire qui nous enveloppe l’assurait de sa place ici-bas, le prévenait aussi et protégeait – lui disait : toi, tu es de ce côté des murs de la rue, du côté qui t’en préserve.

Mais c’était peut-être ce qui le maintenait à distance, et à distance de lui d’abord.

C’était il y a quelques années, il avait pris le train très tôt et revenait dans la ville, le matin à peine levé dans la gare déjà grouillante. Il s’était dirigé vers la sortie, l’une des immenses portes qui organisent le passage vers le dehors.

Il faisait déjà chaud, c’était au printemps, les premiers jours de ciel clair, d’aube moite. Il attendait le bus, sans pensée, avec cette légère nausée quand on reprend pied sur le sol après des heures de train. Le bus ne venait pas, ils étaient nombreux à attendre. Tout près, à dix mètres, un peu derrière lui, juste à gauche de la porte principale, il remarque un type, un vieillard en lambeaux, autant de couches de linge comme de peaux mortes, le visage tordu d’une étrange douleur comme d’une qui ne le quittait jamais.
Légèrement à côté de l’abribus, il croise le regard de ce vieillard. Sa douleur lui donnait une puissance étrange. Le vieux avait ce visage d’un de ces philosophes chiens, ceux qui insultaient les passants ou annonçaient la fin du monde tous les jours de toute leur vie, ceux qui parlaient seuls, à quelqu’un d’absent plutôt, ceux qui sont habillés dix ans d’une même veste, des mêmes chaussures, qui dorment sur les journaux de la veille investis d’un savoir sans objet, savent lire sur les mains ou dans les yeux, et toujours l’alcool dans le sang : non pour l’alcool, mais à cause de la faim diluée dans le sang.

Ce vieillard s’était retourné, son visage épuisé, simplement et définitivement détruit. Il s’était accroupi, lentement. Puis, sous la lumière pâle de ce matin, il avait baissé son pantalon et les yeux grands ouverts dans le vide, sans tristesse ni aucune émotion, il avait déféqué sur le sol.

Il avait fait cela en plein jour et sous le ciel, auprès des gens qui continuaient de passer à côté de lui sans le voir pour rejoindre la grande ville et les circulations, cet ordre avancé des choses. Le bus était arrivé.

C’est ce jour-là, immédiatement, qu’il avait réalisé qu’on avait basculé dans autre chose, que c’était autre chose maintenant, et qu’on avait franchi un seuil – et que c’était sans retour. Le soir, il avait repensé à ceux qui étaient passés auprès du vieillard. Il n’avait retenu aucun visage sans doute parce qu’il était l’un d’eux. Il avait eu honte d’eux tous évidemment, mais surtout, il sentait sur lui un manque terrible, et c’est seulement plusieurs jours après, quand il avait dit l’image à d’autres qui avaient ri (d’un rire terrible qui avait redoublé la honte) : ce qui lui manquait par-dessus tout, qui aurait pu rendre cela acceptable, compréhensible, et sans quoi tout ceci était un immense trou dans lequel s’abîmait la ville autour, c’était le nom du vieillard, qu’il ne connaîtrait jamais.


arnaud maïsetti - 2 juin 2019

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu