Vies #3 | Corps noir d’Etienne Brûlé
18 mars 2017



La scène est à l’intérieur de nous.

Une vie encore, une dernière vie qui les dirait toute : une vie morte d’avoir été vécue aussi dans le désir d’en finir chaque instant avec ces vies anciennes. Une vie d’un homme qui n’a rien écrit, qui n’a rien gouverné : une vie d’un homme dont on ne sait rien d’autre que le nom peut-être et le rêve, et pas même la mort, alors disons qu’il est mort, mais on sait que c’est faux, d’ailleurs, son nom brûle encore.

De la vie d’Etienne Brûlé, il est inutile de rappeler l’enfance, la jeunesse, l’origine : Champigny sur Marne, l’ennui, la France de 1608, le vieux monde parti en cendres avec Savonarole.

À l’ouest, on dit que les bateaux partent et découvrent chaque jour un monde de plus en plus nouveau : on dit que la terre est plus grande, et qu’elle s’ouvre à chaque pas, on dit que Dieu n’y est pas encore, on dit tant de choses.

Lui ne dit rien, il a seize ans, il est dans un bateau – le Don de Dieu, ça ne s’invente pas – pour le nouveau monde. À son bord, seul maître avec le Seigneur, Samuel de Champlain, des coffres plein de nourriture, des documents vaguement signés par Sa Majesté, et l’inconnu devant soi. Deux mois, on navigue au hasard des étoiles.

Enfin le trois juin seize cent huit quelqu’un crie : terre. C’est Tadoussac, la Nouvelle France.

De là, on lance des expéditions : on voudrait s’emparer de la Terre qui s’étend jusqu’à la Chine. On est vingt-huit, un chirurgien, un serrurier, et puis Etienne Brûlé, qui n’est rien, porte peut-être les fusils, coupe les arbres. On s’installe dans une ville à l’embouchure d’un fleuve. On lève un fort : ce fort de bois et de paille, des siècles plus tard on l’appellera Québec. Ce n’est pas une ville, ni une colonie : c’est Québec, trois palissades de bois coupés par Etienne Brûlé et vingt sept hommes qui parlent un mauvais français.

Le premier hiver est terrible : le froid qui vient ici est sans mesure avec celui de Champigny sur Marne.

Quand la neige fond plusieurs mois plus tard : on se compte. On est huit. Brûlé est là, et plus vivant qu’à l’automne : souvent, c’est lui qui sort du fort, chasse, et même parfois, approche de près ceux qui vivent autour, des sauvages qui savent pourtant l’art de survivre sous cinq mètres de neige.

Au printemps, Brûlé à force de chasse, de marche en raquette, d’audace et de folie, parle la langue Montagnaise. Trois mois lui suffisent, à l’illettré : et c’est une grâce qu’il découvre sans doute, et ne la quittera pas – parler la langue de l’autre, à son seul contact, sera sa marque, le pacte qu’il noue avec le monde neuf.

On part : Champlain emmène avec lui Brûlé pour nouer des alliances et faire commerce.

À l’ouest, toujours plus à l’ouest. Champlain fera le récits des tractations avec les Algoquin-Oueskarini, avec les Hurons du clan de l’Ours, avec les Wendats, avec les Iroquois. À chaque fois c’est un peuple, une langue, un territoire qu’il faut apprendre. Et Brûlé, miraculeusement, à chaque peuple saisit la langue.

On palabre, on pétune, on fume, on échange or contre peaux de bête. Brulé est au milieu celui qui dit les mots dans les langues inconnues.

Et puis Champlain doit rentrer au Royaume rendre des comptes ; la réponse de Brûlé : je reste. Champlain accepte. Quand il revient de Paris, deux années plus tard, il peine à reconnaitre cet homme qui a pris l’habit des sauvages mais qui a le visage d’un chrétien : c’est Brûlé. On ne saura rien de ce qu’il a fait : sans doute fut-il le premier Européen à voir les Grands Lacs, Ontario et Érié, à aller aussi près que possible de l’ouest.

Près de dix ans, Etienne Brûlé sera parmi l’Ouest, le corps intermédiaire de l’Europe : Champlain le consulte, puis Brûlé s’engouffre chez les Hurons auprès de qui il vit, partage l’hiver et la chasse, et les femmes.

Enfin on perd sa trace.

Champlain part et revient, retourne en France, cherche l’argent qui manque, gagne Québec qu’il fortifie, on oublié Brûlé qui suit les mouvements nomades des Hurons.

Le temps passe, c’est sa nature.

Champlain demeure. À Québec, cette année 1633, des Hurons viennent en ambassade : on lui annonce la mort de Brûlé, dévoré par les Hurons qui l’ont accueilli.

Dévoré : c’est la faveur qu’on accordait aux plus puissants des ennemis – mais Brûlé n’était pas puissant, et n’était pas un ennemi. L’énigme, c’est le corps de Brûlé dévoré par ceux qui l’ont dévoré vivant, corps glorieux avalé par cette terre et ces hommes qui l’ont fait un des siens jusqu’à la dévoration.

Les raisons sont inconnues : une querelle, ou une lâcheté au combat, un renversement de fortune.

Une année après sa mort, une épidémie de variole frappe les Hurons au village de Taonché : comme dans les vieilles tragédies grecques, on cherche la raison, et on la trouve dans la mort du Français.

On est dévoré de culpabilité. Le chef Huron, Aenon, est rongé de remords, et dans ce remords qu’il confiera à un prêtre de passage, on devine que c’est lui même qui l’a tué : lui-même qui était l’ami le plus proche de Brûlé. Nous ne saurons rien d’autres que les mots qu’il dira au Père Brébeuf qui réclamait sa dépouille pour la déposer en terre chrétienne :

Les os d’Etienne Brûlé nous appartiennent à moi et à mon village. Je l’ai pris avec moi dans mon canot, jusqu’à Québec, à l’ombre des grands rochers. Nous avons ramé ensemble, le long des grandes rivières et à travers les eaux blanches. Il m’a aidé à transporter mon canot le long des durs portages. Je l’ai amené à la mer d’eau douce et dans le pays des Hurons. Il est à moi.


arnaud maïsetti - 18 mars 2017

Licence Creative Commons





arnaud maïsetti | carnets




par le milieu