Quand la nuit vient | La lenteur #18
4 juin 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

On lui reprochait souvent sa lenteur. Les gens qui le connaissaient mal lui en voulaient. Ils le prenaient personnellement ; ceux qui le connaissaient mieux la toléraient, ce qui était pire. Chaque geste, chaque mot, chaque pensée lui prenaient le temps de l’exécuter. À la longue, lui aussi avait dû l’accepter. Cette lenteur était aussi celle de l’apprendre.

Il avait compris que ce n’était pas une question de durée. Simplement, la pensée en lui était en avance sur son corps. Le piège, c’est qu’on ne perçoit que le corps. À mesure que la lenteur s’imposait aux autres, la vie qui remuait en lui lentement se faisait plus vive – il avait fallu l’accepter aussi, et le taire, malgré la violence.

Il avait appris des ruses. Le plus souvent, il se taisait. Quand il fallait faire le geste, il refusait et laissait un autre que lui, ou donnait l’impression qu’il ne le ferait pas : on le laissait tranquille. C’est ce qu’il cherchait : qu’on le laisse tranquille. De cette lenteur, il tirait une sorte de position dans le monde qui l’isolait : cette forme de retrait. Il ne le regrettait pas, ne s’en réjouissait pas, il avait appris à habiter ce temps retard comme un espace où mieux percevoir ce qui l’entourait, un désir en puissance à chaque instant : chaque instant un devenir, interminable, inachevé.

Les jours de grande chaleur étaient pour lui. Puisque la chaleur ralentit tout, les pensées et les corps, la nuit le sommeil si lent à venir, et le jour les déplacements d’une ombre de la rue à une autre, il savait, lui, habiter et la pensée et son corps, et la nuit lente et le jour plus lent encore : il savait, il y étendait son empire.

Comme il ne prenait jamais de vacances et ne quittait jamais cette ville, il empruntait les rues que la chaleur de l’été avait doublement dépeuplées : les gens de cette ville la quittent pour s’entasser sur des plages plus brûlantes encore ; les touristes qui la découvrent sont déçus : lui évoluait dans le marais des choses, ici, et pour l’unique fois de l’année, il était là.

Habituellement, sa lenteur était signe aux yeux des autres d’une absence. Il arrivait qu’on parlait de lui en sa présence comme s’il n’était pas là. On évoquait devant lui les tâches qu’il devait faire, qu’il aurait déjà dû faire, et qu’il ne faisait pas ; il n’avait pas le temps de répondre. Il n’avait jamais le temps de répondre ni de faire, ni le temps d’avoir le temps.

Il pensait à cette expression qui traînait toujours autour de lui comme un lit défait avant la nuit : il n’a pas le temps. Il n’avait pas le temps d’avoir le temps, voilà ce qu’il pensait, mais il n’osait pas le dire.

Il jouissait d’une supériorité inutile sur ceux qui l’entouraient : il voyait intensément le temps passer sans lui, il le voyait traverser les choses et emporter ceux qui le laissaient en arrière, et lui demeurait, lui le recevait après tous, et son corps qui allait venir dans le temps retard venait se déposer dans le creux des secondes qui s’étaient vidées, s’échappaient, étaient pour lui maintenant que tous s’en étaient servis et qu’il pouvait s’y installer de toute sa force.

Il avait un nom pour cela, qu’il gardait pour lui, et une image : la foudre au ralenti.


arnaud maïsetti - 4 juin 2019

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