Quand la nuit vient | Son nom #20
6 juin 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

Souvent il l’oubliait. Quand on lui demandait, il le donnait avec un temps de retard. Il le lâchait plutôt, une concession accordée à l’organisation du monde. Son nom lâché comme à sa naissance on l’avait lâché sur lui.

Le nom qui l’avait nommé lui servait désormais à se nommer et c’était toujours pour lui chose étrange : se révéler aux autres par un nom si lointain : exister pour les autres quand dans ce nom il lui semblait si peu exister.

Quand on l’appelait aussi, dans la rue, il ne se retournait pas tout de suite, ce pouvait être le nom d’un autre, c’était d’ailleurs le nom d’autres.
D’autres que lui portaient aussi son prénom, et si d’autres que lui portent sans doute son nom, peut-être que d’autres portaient à la fois son prénom et son nom, comment savoir ?

Ce n’était pas le nom de famille le plus commun, et personne dans les dictionnaires ne le portait. Personne dans l’histoire ne semble l’avoir porté.
Son prénom au contraire levait immédiatement cette banalité que possèdent tous les prénoms ici. Mais dans un autre pays, il savait bien qu’il était imprononçable, si tôt oublié ; et qu’il signait une appartenance à son pays mieux qu’une carte d’identité. Ce prénom n’avait pas d’équivalent ailleurs – sans doute dans un pays étranger il serait plus commode d’en changer. Il rêvait de vivre dans un pays étranger avec ce prénom imprononçable là-bas.

Son nom possédait des accents étrangers comme tous les noms, mais de quels pays ? Personne pour le dire. Il l’épelait quand pour des formalités administratives on lui demandait de l’énoncer clairement.

C’était parce qu’il était capable de l’épeler rapidement qu’il savait que c’était son nom, et pour cette raison, on ne lui contestait jamais le droit de le porter.

Ce nom était celui de son père, de son grand-père, et plus haut encore, bien plus que le sien : ceux-là le portaient mieux, comme un visage. Lui portait son nom comme un manteau sous le soleil.

Il ne vivait pas dans la même ville qu’eux, son père, son grand-père, ces autres au même nom. C’est d’une rue à l’autre ici qu’il le faisait passer dans des rues que n’avait vu aucun de ceux qui ont porté ce nom. C’est pourquoi ce droit de le porter, bien souvent, lui semblait bien mal acquis.
Étrangement, et cela l’étonnait lui-même, jamais pourtant il n’aurait voulu le perdre ou l’échanger.

Pas seulement à cause des ennuis avec l’état civil, les papiers à remplir dont il ne serait jamais venu à bout, mais à cause de ce qui le liait à ce nom, et parce que plus sûrement ce nom le possédait.

Dans ses rêves il le portait aussi. Il s’en étonnait davantage.

Il ne passait jamais devant un monument aux morts sans s’arrêter et regarder de près les noms sur la pierre comme s’il cherchait le sien. Il ne s’y trouvait pas. Tous ses ancêtres auraient donc survécu ? Non, bien sûr : seulement ils n’étaient pas morts là. Ils n’étaient jamais morts là.

S’il trouvait le nom gravé sur la pierre des monuments, il y poserait peut-être la main comme on ferme les yeux d’un jeune mort. Ou pour chercher le secret du nom, ce que le liait à ce nom, et qu’il ignorait.

arnaud maïsetti - 6 juin 2019

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