Quand la nuit vient | Souffler #29
15 juin 2019


c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

L’instrument n’appartenait pas à son grand-père, ni à son oncle, ni à aucun de ses ancêtres. Personne parmi eux n’avait jamais été musicien : ou dans le silence et la solitude inavouable. Lui avait appris très tard ce désir. Ce désir de la musique lui venait peut-être de son silence et de sa solitude. Il ne savait pas. Mais un soir plus noir qu’un autre, un soir d’enfance, d’insomnie et de peur, il avait trouvé le désir de la musique là où ses ancêtres avaient fini par trouver le sommeil. Le lendemain, c’était décidé.

Il avait choisi cet instrument à cause de sa couleur et de sa forme : parce qu’il ressemblait à un animal aussi. Et parce que les sons qu’on lui arrachait ne ressemblaient à rien. Quand il posa les mains sur lui, il savait que c’était une part de son corps qui le prolongeait.

Il jouait longtemps jusqu’aux lèvres en sang. Il ne s’arrêtait de souffler qu’avec le goût du sang. C’était d’abord des années à seulement essayer de trouver la justesse d’une seule note. Et puis poser les doigts ensuite.
Il n’en jouait que seul, et presque dans le noir, à cause de la solitude et du silence attaché à la nuit.

La musique, il savait la déchiffrer sur la page, mais avec un étrange retard qui mettait tous ces enseignants au supplice. Lui faisait tous les efforts du monde. Ils n’étaient jamais suffisants. Les enseignants avaient cessé de lui expliquer le temps.

Il serait toujours en retard. Lui soufflerait obstinément avec ce quart de temps en retard.

Le bois noir avait été sculpté il y a longtemps, et transmis d’inconnu en inconnu jusqu’à lui, il n’y pensait jamais.

Il l’avait trouvé dans le premier magasin de musique rencontré, rue de Rome. C’était son premier instrument, qui restera le seul. Quand il passait rue de Rome, il y pensait.

Du jour au lendemain, sans raison, il n’avait plus touché à l’instrument. Demain, peut-être. Demain avait duré dix ans. Dix ans plus tard, il fallait tout réapprendre. Il comprit pourquoi il avait attendu : pour tout réapprendre. Son corps était lourd sur l’instrument, ses doigts ne répondaient plus, son souffle trop court, la justesse du son perdu.

Des nuits, il recommença.

C’était de nouveau son corps qu’il cherchait et qu’il finit par trouver dans le goût du sang et les crispations des doigts.

Quand il jouait, il pouvait commencer à dire, à travers cette voix sans mot et sans syllabe, la nuit et son propre silence. Il disait mon souffle n’est pas le mien, il passe dans l’instrument pour ne plus jamais revenir. Il disait la nuit n’est qu’un trou où je peux souffler tant que je peux la poussière de mon corps. Il disait encore, à s’en épuiser les doigts et le sang, le silence qui s’échappe de moi porte toutes les années passées à le chercher comme un fou.


arnaud maïsetti - 15 juin 2019

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