Quand la nuit vient | L’Orage #31
17 juin 2019



c’est ce qui explique la nuit qu’on soit seul
— sommaire

Ce soir-là il était resté à la fenêtre pour le regarder. Il n’était pas le seul. Dans les immeubles de la ville, on avait même laissé les enfants regarder par la fenêtre à cette heure avancée de la nuit. Peut-être qu’on les avait oubliés, les yeux fixés dehors sur ce qui tombait comme des éclats de verre étincelants dans le noir.

Et puis le bruit.

Nu dans la chaleur de la chambre, cet hiver-là précisément, commençait l’oubli de la chambre et de la chaleur, et comme toute cette ville, il s’est toute la nuit perdu dans les éclats de verre étincelants de l’orage d’hiver. Ils étaient si rares. Est-ce qu’on avait déjà connu le tonnerre et les éclairs, en décembre ? On oublia alors l’hiver et l’étrangeté des temps, on oublia le tonnerre et les éclairs et décembre, et on regardait la force du ciel dans la lumière brute des origines.

Devant un orage comme celui-là, on est comme devant un cadavre. Devant un cadavre, on ne pense pas. Un cadavre est à lui-même son propre but. Et face à lui, on est soi-même devant son propre regard. Devant un orage comme celui-là, on est la pensée face au cadavre.

Des cités millénaires ont rêvé devant de tels orages. Sans doute les cités millénaires sont-elles nées de ces rêveries, et tombées d’avoir pris le temps de regarder, une nuit, de tels orages – tandis que les ennemis profitent de ce moment d’oubli au pied des murailles pour prendre d’assaut les civilisations bientôt en poussière. Et sur ces légendes aussi cet orage était tombé.

Le bruit du tonnerre frappait la vitre en même temps que la foudre. L’orage ne faisait que s’approcher : et s’approcher encore. On était sous l’orage et pourtant, on avait la sensation qu’il s’approchait encore. Il y avait eu ce moment où le tonnerre avait soudain précédé l’éclair. Et puis, c’était le jour fait sur la nuit à force d’échos et d’éclats, c’était l’éclat du jour et c’était la nuit immense juste après. C’était deux heures du matin comme pour toujours.

On regardait.

On espérait que cela ne finirait jamais. Et à chaque coup de tonnerre, on était soulagé que ce fût le dernier. Ce n’était jamais le dernier. Il en venait toujours un autre, plus fort, qui tombait plus droit encore, et perçait plus profond dans les origines où il prenait sa force.

Les éclairs semblaient surgir de la terre et ce n’était plus la force du ciel qui tombait, mais le ciel frappé par la foudre.

Lui regardait cette nuit-là. La pluie tombait de si haut. Il voulait tout regarder à la fois.

Il ne pensait pas à ceux qui regardaient l’orage cette nuit-là en même temps que lui, les bêtes et les enfants, mais il pensait à ceux qui avaient regardé autrefois des orages de cette force. Ceux-là n’avaient vu ni les villes de notre siècle ni les corps déformés de nos générations, et lui n’avait vu ni les forêts d’autrefois ni les montagnes intactes avant d’être creusées par les routes : mais cet orage-là, au moins, on le partageait à distance des siècles.

C’est cela qu’il regardait : l’orage sur Rome et sur Tenochtitlan, sur Chang’an ou sur Aksoum. L’orage tombait avec le poids des siècles passés, plus lourd des villes anciennes ravagées, et dans la joie de cataclysmes futurs, ces cités des millénaires à venir qui restaient encore à engloutir.


arnaud maïsetti - 17 juin 2019

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