un rêve | la même ville
18 juin 2019



La Cité idéale,
d’abord attribuée à Piero della Francesca
puis à Luciano Laurana
et maintenant à Francesco di Giorgio Martini ou Melozzo da Forlì

Je commence à m’y repérer. C’est peut-être la cinquième ou sixième fois. À chaque retour, un quartier différent. Quand j’y suis, je sais où je suis : les immenses tours de l’autre côté du fleuve ; le quartier des docks avec les nouveaux ensemble ; les terrains déserts et dangereux à l’ouest. Pour m’y rendre, c’est toujours en avion : le vol souvent ras du sol (et une nuit, je n’ai pas survécu : l’avion s’est effondré brutalement, je me suis réveillé en sursaut ; cette nuit, je ne suis pas allé voir la ville.

Mais hier, j’y suis retourné ; c’était la première fois depuis des lunes (des années). J’ai trouvé mes repères immédiatement.

Cette fois, j’étais dans la basse ville ; celle qui fait face aux grattes ciels du nord (qui dépassent le ciel) ; c’était le soir, et je n’avais nulle part où aller, seulement j’allais.

Pour la première fois, je réalisais pleinement que je connaissais la ville — que j’étais déjà venu ici, en rêve, que donc j’étais sans doute dans mon rêve, qu’il n’y avait pas à craindre pour mon sommeil ici, ou pour ma mort. J’allais, cherchant des lieux où j’étais passé ; cherchant à en découvrir d’autres.

Je rentrais dans un café, je volais une bouteille.

Plus loin, je frappais un homme, qui s’excusa.

Je longeais longtemps le fleuve pour arriver jusqu’au terrain vague. Je me retournais ; je voyais les immeubles neufs du sud ; les quartiers d’affaires au nord ; ici, à l’est, c’était littéralement la fin du monde — comme dans les jeux vidéos, quand rien n’est prévu pour représenter l’au-delà de la réalité.

Je regardais lentement la ville toute entière devant mes yeux, sentant confusément que j’en étais l’auteur, et le sujet, qu’elle n’existerait que pour moi, qu’elle répondait dès lors à une sorte de désir, ou d’image même de vile idéale, typique, affreuse, et qu’elle était cependant un immense corps que je ne posséderai jamais vraiment — et qui semblait vivre sans moi (j’entendais alors des coups de feu, et des cris de joie). Une femme très belle dansait au loin, je crois qu’elle pleurait.

Je ne sais pas quand je retournerai dans la ville. Peut-être jamais ; peut-être cette nuit. La ville est faite de cette ignorance là aussi ; elle est faite pour traverser cette ignorance et pour la creuser davantage.


arnaud maïsetti - 18 juin 2019

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