Quand la nuit vient | Les bus manqués #47
2 août 2019



Plus qu’une allégorie, c’était une fatalité. À chaque fois qu’il devait prendre le bus (il le prenait presque chaque jour), il le manquait de peu. Bien sûr, il en venait d’autres toujours rapidement : mais qu’il marche rapidement ou lentement, quand il tournait vers le boulevard et qu’il apercevait enfin, à cinquante mètres, son arrêt, il voyait presque immédiatement le bus qui venait et qu’il manquerait symboliquement, fatalement.

Symboliquement, oui : il avait eu le temps d’y songer. Ce bus qui s’échappait toujours devant lui désignait évidemment le retard qu’il avait sur le monde, et qu’il aurait toute la journée désormais sur le temps : ce n’était jamais le bus qui était en avance, jamais.

Mais ces retards dessinaient surtout une fatalité un peu ridicule, un peu vaine : il se sentait ainsi férocement désigné par le sort. Il avait été élu pour cette malédiction inutile : un bus arrivait toujours si rapidement qu’il avait seulement le temps de maudire le sort et les feux rouges.

Oui, c’était bien sa marque : il ignorait simplement qu’elle était la marque de tous et de chacun, que tous et chacun, en débouchant au coin du boulevard, on voyait le bus s’approcher, et s’éloigner : que le retard était l’avance et qu’il n’y avait là ni fatalité ni allégorie. Lui crachait sur le sort auquel il ne croyait pas. Lui maudissait une élection qu’il savait inutile.

Une fois dans le bus, il mettait la musique fort dans ses oreilles pour conjurer le froid ou les pleurs d’un enfant assis immanquablement juste en face de lui.


arnaud maïsetti - 2 août 2019

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