Quand la nuit vient | Perdus #48
3 août 2019



Il ne vieillissait pas : il possédait jour après un jour un passé. La distinction était mince. Le passé qu’il possédait devenait de plus en plus présent chaque jour, voilà tout. Et chaque soir, ce passé qui augmentait diminuait d’autant : c’était une étrange loi qu’il était incapable d’observer, et pour cause. Le matin il criait.

Cette loi ne pouvait s’établir que dans son ignorance absolue. L’effacement du passé n’avait lieu qu’à ce prix : et ce prix, il le payait au centuple, lui qui ne possédait de sa vie que sa jeunesse.

C’était parfois des souvenirs entiers, c’était des images, des paroles entendues, des gestes vus, des émotions ou des visages. Ces visages qu’il perdait, il ne savait pas qu’il les perdait : ils s’effaçaient en même temps que leur souvenir.
C’était l’effondrement vague et invisible de sa vie, chaque jour. C’était sa vie entière, qui s’échappait : et par là, qui se poursuivait. Car la loi était implacable : le présent n’avait lieu que dans la juste proportion d’un passé sacrifié. Il fallait laisser la place, simplement.

Il n’aurait pas pu le dire : il n’avait pas les mots pour cela, car pour cela, il aurait eu besoin des mots attachés à ces émotions perdues qui s’échappaient aussi. Alors, il n’en éprouvait aucune peine ni aucune joie.

Mais parfois, lui revenaient par bouffée les pertes de sa vie. Un vague sanglot faisait remonter à la surface d’autres douleurs, mais sans objet, des angoisses, mais sans peur. La douleur et l’angoisse flottaient autour de lui, il se savait bien lié à elles, mais par où ? Quand il tâchait de les nommer, c’est là qu’elles lui échappaient vraiment, et là qu’il percevait que sa vie s’éloignait. Mais quelle vie ?

Ce n’était pas l’amnésie, c’état tout simplement persister dans cette vie.
Vivre, bien souvent, n’est que survivre à ce dont on n’est pas mort : cette pensée ne le consolait pas, elle était l’évidence même. Et cette autre évidence s’imposait : jour après jour, il ne mourrait pas.

Quand un sanglot d’enfant définitivement s’effaçait, le sanglot et l’enfance s’effaçaient aussi pour devenir de simples idées : comme sur une photo on se reconnaît, mais on reste incapable de retrouver les pensées qui nous traversaient au moment où cette photo a été prise.

Le sentiment de la perte n’était en rien un ravage ou un bonheur : il ne lui donnait pas le sentiment d’une dépossession, seulement celui d’une solitude inexplicable.


arnaud maïsetti - 3 août 2019

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